La juste part des choses

Voilà qu’après plus de 70 jours de manifestations, où les tensions ont été multiples et la violence omniprésente, le gouvernement de Jean Charest y allait d’une proposition que les plus modérés ont qualifiée de timide. On apprenait ce week-end que la CLASSE n’entend pas faire une contre-offre puisque, semble-t-il, c’est au gouvernement de reprendre les négociations.

Le dialogue de sourds sur fond de crise se poursuit donc. Visiblement déterminé à aller jusqu’au bout avec la hausse, le gouvernement et son offre anémique n’ont rien fait pour améliorer la situation. Similairement, les étudiants revendicateurs prévoient une manifestation “tous les soirs jusqu’à la victoire”. Parce qu’il semble bien que ce soit ce que l’on recherche de part et d’autre: la victoire.

Dans un tel contexte, il est de plus en plus difficile d’entrevoir une issue à ce conflit qui s’envenime dangereusement chaque semaine. La polarisation des positions et des arguments à laquelle on assiste est alarmante. De gouvernement fasciste à manifestations communistes, les qualificatifs employés dégradent le débat et il serait grand temps que les deux camps retrouvent le sens des mots.

Il est aussi grand temps que les divers partis impliqués se mettent réellement à la recherche de solution et non plus à la recherche de la victoire. C’est cela que devrait comprendre le mouvement étudiant qui perd lentement des appuis dans la population de par ses sempiternelles revendications tonitruantes et irréalistes dans le contexte actuel. C’est aussi ce que devrait saisir le gouvernement intransigeant au taux d’insatisfaction stratosphérique. Si la population semble vouloir abandonner ce dossier, c’est qu’on a depuis longtemps abandonné la recherche de solution.

Ceux qui veulent que le financement des universités passe par une imposition plus grande de ceux qu’on appelle les riches doivent mettre de l’eau dans leur vin en se rappelant que déjà, nos riches sont aussi peu nombreux qu’imposés et que l’atteinte de l’équilibre budgétaire sera le fruit d’un effort réellement collectif. Et ceux qui souhaitent financer nos institutions scolaires postcollégiales avec une hausse de 75% des frais d’inscription auraient avantage à se rappeler l’importance de l’accessibilité aux études et que la présence d’idéaux autres que l’économie dans les politiques publiques n’est certainement pas une tare mais bien le moteur d’une société.

Il faut donc que le dialogue recommence, que chacun accepte la légitimité de la position opposée et fasse ainsi un premier pas vers une solution qui se trouvera dans une zone de gris, une zone de nuance bien peu foulée dans les dernières semaines.

Ce n’est plus le temps des discours qui enflamment, des phrases chocs qui galvanisent et des rhétoriques belliqueuses. Il est désormais venu le temps des discours qui rassembleront autre chose que des bases militantes. Alors que le ministre Bachand invitait dernièrement la population à faire sa juste part, j’invite tous les acteurs dans la crise actuelle, tant ceux du gouvernement que du mouvement étudiant, à faire une autre juste part: la juste part des choses.


La raie-thorique

Voilà donc qu’après l’ô combien riche période des élections fédérales de mai 2011, il semblerait que les Internettes québécoises soient à nouveau prises d’assaut par une horde de débatteurs à l’orthographe douteux désireux de faire connaître leur point de vue sur le sujet brûlant de l’heure: la hausse des frais de scolarité.

Sur les divers réseaux sociaux, on discute ferme de gratuité scolaire, d’indexation des coûts et d’accessibilité à l’éducation. Si l’on peut être tenté de se réjouir que pareilles discussions vivifiantes aient lieu sur le world wide ouebe, je vous arrête immédiatement, jeunes genses enthousiasmés, et vous rappellent que d’argumenter sur le net, c’est un peu comme étendre du fumier: à trop vouloir fertiliser le débat public, tu perds souvent de vue que tu ne fais qu’épandre du caca.

Sachez d’emblée que je me suis moi-même déjà adonné aux malsains plaisirs de l’argumentation sur les Internettes. Pas tout à fait sorti des affres de l’adolescence, je n’hésitais guère à sortir ma plume vitriolique de gamin semi postpubère pour vilipender, avec toute la vigueur juvénile qui m’habitait alors, quiconque avait osé dire une énormité sur le net.

J’ai bien évidemment maturé depuis cette époque dorée et je sais aujourd’hui qu’il n’existe qu’une seule réaction saine à la vile frustration d’être confronté une fois de plus à un de ces poulpiquets malfaisants qui se plaisent à profaner de sottes fariboles sur la toile: je vais me crosser sur de la porn en stream.

Obv.

Toujours est-il que tous n’ont malheureusement pas ce sage réflexe d’aller se soulager les burettes d’un frétillement vigoureux du poignet et certains choisissent plutôt la déplorable voie: celle de s’insérer dans le débat. C’est ainsi que naissent les échanges houleux sur les Facebooks zé les Twitters qui nous offrent ces tristes dialogues de sourds auxquels nous assistons quotidiennement par les temps qui courent.

Vous l’aurez donc compris, petits coquins, LeTapage.com suggère de devenir sourd plutôt que de lire des dialogues de sourds. LOL pis toute.

J’entends déjà les chevaliers du cyberespace s’insurger (évidemment) et dire que tout ça n’est que balivernes. Je commencerais tout d’abord par vous inciter à vous calmer. Il est probable que votre mère dorme présentement et bien que le sous-sol où vous vivez soit bien isolé, ce serait triste de la réveiller. Je poursuivrai ce brûlot en vous incitant à vous rappeler la dernière fois que vous avez vu quelqu’un changer d’opinion dans un débat online. Personnellement, je naviguais sur Netscape quand c’est arrivé.

Et c’est là le noeud du problème. Prenez le cas qui nous intéresse. Dans un débat sur les frais de scolarité, il y aura une prémisse clinquante, quelqu’un qui pourfendra les étudiants en anthropologie de s’acheter des iPhones et des voyages dans le Sud tout en étant contre la hausse ou un autre qui dira des gens en faveur de la hausse qu’ils ne sont que de crapuleux capitalistes qui voient l’éducation comme un produit de consommation.

C’est ainsi que sera lancé un proverbial pavé dans la mare.

Sans tarder, comme un papillon de nuit inexorablement attiré par la lumière comme une mouche inéluctablement attiré par la marde, des opposants de ladite prémisse clinquante viendront répliquer. Il y aura quelques arguments de part et d’autre (toujours les mêmes, énoncés avec une éloquence fort variable), chacun conservera sa position initiale et aura un ton toujours un peu plus belliqueux jusqu’à ce que le débat se termine sans réelle conclusion satisfaisante.

Est-ce dire que toute discussion où chacun conserve sa position est vaine? Bien sûr que non. Mais après la huitième discussion similaire de suite, je serais tenté de répondre moui.

Si je salue certes le désir brûlant, voire chevaleresque, d’apporter au débat public, j’invite ces gens qui polluent tous les réseaux sociaux de leurs même sempiternelles ritournelles à se trouver un hobby comme la confection de modèle miniature, le scrapbooking ou la danse en ligne. Ou mieux encore, je les incite à s’impliquer dans la chose publique. Parce que c’est là que se joue vraiment l’avenir de notre société. Pas sur Facebook.


Les moments parfaits

C’était un dimanche matin qui m’avait d’abord apparu bien ordinaire. Levé tôt comme j’en avais l’habitude depuis tout jeune, il n’y avait que mon grand-père et moi qui avions l’oeil ouvert tandis que tout le reste de la famille sommeillait encore. C’est donc dire qu’outre le léger craquement de la berceuse au bois usé où le vieil homme prenait place et le subtil frottement de ses pantoufles éculées contre le plancher, rien ne venait troubler le silence richement dense d’une maisonnée assoupie.

De ces dimanches matins, je garderai à jamais le souvenir vif de ces deux bruits tranquilles. Je me souviendrai toujours aussi de l’odeur qui emplissait la cuisine, ce mélange composé de la levure du pain frais qui fermente avant de cuire, du café fraîchement infusé et du maryland dont mon grand-père bourrait sa pipe.

J’étais donc attablé, parcourant les brèves du jour en sirotant mon café noir lorsque le vieillard se racla la gorge, signe immanquable qu’il allait prendre la parole. Je suspendis donc ma lecture pour tendre l’oreille à sa voix rauque:

“J’ai envie de te raconter une histoire ce matin Samuel. Une histoire qui vient de mon pays. Du tien aussi, un peu.”

Il n’en fallut guère plus pour piquer ma curiosité puisque je devinais bien qu’il ne parlait pas du Canada, pays où il avait immigré il y a près de cinquante ans, avant même la naissance de ma mère, mais bien du pays où il avait vécu sa jeunesse. Outre le regard nostalgique qu’il avait lorsque je me doutais qu’il songeait avec mélancolie à sa terre natale, jamais nos origines n’étaient évoquées à la maison de peur, il m’apparaissait, d’effleurer des blessures encore vives chez mon grand-père. Puisqu’il existe de ces plaies, chez un homme, qui ne cicatriseront jamais complètement.

Je refermai donc mon journal avant d’approcher ma chaise de la sienne sans dire mot, le laissant tirer, l’air songeur, sur sa pipe. Après plusieurs secondes de méditation, il prit finalement la parole de sa voix que les années avaient éraillée:

“Vous,les jeunes, avez une chance inestimable, celle de ne jamais avoir connu la guerre. Je me souviens encore du moment où elle éclata dans mon pays. J’avais huit ans, je jouais au ballon dans la ruelle avec quelques autres enfants du quartier. Il y avait les adultes assis sur le balcon de notre maison, silencieux, réunis autour de la vieille radio de mon père d’où émanait la voix de l’animateur qui peinait à couvrir le crépitement régulier des haut-parleurs désuets. Je me souviens aujourd’hui de la mine apeurée qu’ils avaient en nous regardant nous amuser mais je me souviens aussi ne pas y avoir accordé d’importance jadis. J’avais encore cette insouciance que l’on perd une seule fois dans une vie pour ne jamais plus la retrouver.”

Le silence était désormais complet, le vieil homme ayant cessé de se bercer tandis qu’il me racontait son histoire.

“Puis il a eu une explosion. Le sol a tremblé. Mon père a bondi et nous a sommés de rentrer nous cacher au sous-sol. ‘VITE’ qu’il criait sans cesse, ‘PLUS VITE’. Sa voix terrorisée nous ordonnant de nous terrer a hanté mes nuits pendant des mois. Quand un petit garçon voit son père terrifié de la sorte, le monde devient soudainement plus effrayant, surtout la nuit. Le père d’un de mes amis essaya alors de nous expliquer que le pays risquait de tomber en guerre civile. Si ne nous comprenions pas ce que cela voulait dire, il ne fallut que quelques jours pour comprendre ce que cela impliquait: la peur.”

“Des officiers armés du gouvernement se sont mis à arpenter les rues. Des matins arrivaient où nous apprenions qu’untel était disparu, qu’untel avait reçu son appel. C’est ce que les gens disaient: ‘Kaysar a reçu son appel hier’. J’imagine que c’est moins glauque que ‘Kaysar s’est fait tuer hier’. Mais le résultat était le même et tous craignaient que leur tour arrive.”

“Le tour de mon père a fini par arriver, Dieu ait son âme. Ma mère s’est donc retrouvée seule à s’occuper de moi et mon frère. Nous faisions tout ce que nous pouvions pour l’aider. J’allais chercher l’eau au puits chaque jour et tout le long du mille que je devais marcher pour revenir avec les récipients chargés, je murmurais ‘s’il vous plaît, faites que tout le monde soit encore en vie à mon retour’.”

J’étais complètement soufflé par le récit inattendu que me livrait mon grand-père. Mon café dont je n’avais pas pris la moindre gorgée depuis plusieurs minutes était maintenant froid et je n’en avais cure.

“Puis les années ont passé. Ce qu’il y a de plus insidieux avec la guerre, c’est qu’on en vient à oublier qu’il existe une autre vie que celle-là. En fait, j’aime croire que l’on ne l’oublie jamais complètement, qu’il y a cette conviction intime et profonde chez l’humain que ce n’est pas comme ça que la vie doit être vécue. J’imagine que c’est cette conviction qui m’a amené, à l’âge de 16 ans, à joindre les forces clandestines qui luttaient contre le régime totalitaire.”

“Je faisais partie d’une petite cellule avec quelques hommes des villages avoisinants. Nous recevions de l’armement des Américains, ce que j’ignorais à l’époque, et nous organisions des attentats contre divers édifices gouvernementaux. Nous écoutions la radio, cachés dans des endroits crades afin d’échapper aux représailles, et nous nous félicitions d’entendre qu’on annonçait la démolition d’une succursale d’un ministère, la mort de soldats du régime que nous avions ciblés. Puis on écoutait aussi pour être à l’affût des autres attentats contre l’État. Ainsi, nous devinions qu’ailleurs dans le pays, d’autres groupuscules s’activaient, d’autres insurgés y croyaient.”

“Ça a duré cinq années. Cinq ans à se cacher, multiplier les codes secrets pour communiquer entre nous, avoir quotidiennement peur de se faire descendre. Puis un jour, le président fut assassiné. Il y avait eu des murmures qu’un tel attentat se tramait mais jamais nous ne nous étions égarés à espérer que cela arriverait pour vrai.”

“La guerre n’était pas gagnée, mais nous venions de remporter une immense bataille. Je me souviendrai toute ma vie de la frénésie qui s’était emparée du peuple. De toutes les régions du pays, on affluait vers la capitale où une immense célébration était prévue quelques jours après la mort du dictateur. Le régime en place était désorganisé, tous se disaient qu’ils n’oseraient pas tirer dans la foule de peur d’émeute, certes, mais aussi de représailles des forces internationales.”

“Évidemment, moi et mes comparses voulions être de ces réjouissances prévues sur la place publique de la métropole. Nous avions donc pris la route. Partout où nous arrêtions en chemin, c’était l’allégresse la plus totale. Il y avait une telle effervescence!”

Le vieil homme prit une pause tandis que je sentais sa voix chargée d’émotion se nouer à l’évocation de ces souvenirs. Complètement abasourdi par l’immensité de son histoire, je m’enquiers:

“Et c’était comment, ces célébrations?”

Il ne répondit pas immédiatement, se contentant de me toiser en souriant.

“Je ne sais pas. Je n’y suis pas allé.”

De toutes les réponses, celle-là était bien la dernière que je croyais recevoir. Sur le coup de la surprise, je ne trouvai qu’à balbutier un “mais…” interrogateur.

“La veille de la manifestation, je me trouvais avec mes amis dans un petit village en banlieue de la capitale. Festifs, nous étions allés boire dans une taverne jusqu’aux petites heures du matin. Il y avait là une jeune fille qui tenait le bar et avec qui j’ai discuté toute la soirée. Te dire combien elle était jolie… Elle avait ces longs cheveux noirs frisés époustouflants, ces yeux d’un vert à en faire jalouser l’émeraude, ce rire qui à chaque éclat m’électrifiait la moelle épinière.”

“Le lendemain matin, lorsqu’arriva le moment de reprendre la route, j’ai dit à mes acolytes que je ne pourrais pas les suivre, que j’avais quelque chose de plus à important à m’occuper. L’air qu’ils ont eu! Ils me trouvaient complètement cinglé. Mais j’ai insisté. Il y a de ces moments d’une telle lucidité, ça te transcende complètement. Il y a de ces moments tout simplement parfait. J’avais cette conviction soudaine et que je n’aurais jamais soupçonné la veille encore que toutes les luttes sont vaines si elles occultent la chose encore plus vitale qu’est l’amour. Je ne l’ai jamais regretté.”

“Cette femme-là Samuel, c’est ta grand-mère. Un mois plus tard, alors que le président avait été remplacé et que le régime était redevenu plus fort que jamais, j’ai quitté le pays avec elle en direction du Canada puisque c’était devenu trop dangereux pour ma vie.”

Puis nous restâmes silencieux pendant quelques minutes, lui songeur, moi à méditer tout ce qu’il venait de me dire. Nous fûmes sortis de nos réflexions par les pas de ma petite soeur désormais éveillée qui déambulait avec fracas dans les escaliers, réveillant du même coup le reste de la maisonnée qui eu tôt fait de s’attabler dans la salle à manger et d’entamer toutes sortes de discussions.

J’aurais aimé sur le coup pouvoir demander à mon grand-père s’il croyait que ces moments parfaits étaient accessibles à tout le monde.

Ce n’est que quelques mois plus tard, à sa mort, que je réalisai que c’est ce que je venais de vivre avec lui, un moment parfait.

Le tangible

Devenir adulte ce n’est pas vieillir, mais avoir une réflexion. – Winshiuss

Je crois qu’on réalise l’ampleur d’une crise qu’une fois qu’elle est passée. Dans mon cas, j’ai l’impression d’avoir vécu une crise lors de mon passage à ce que j’appellerais pompeusement, tenez-vous bien jeunes gens, l’âge adulte. J’ignore lorsqu’il est juste de se considérer adulte. Si à 18 ans j’avais la sotte conviction d’avoir atteint ce statut, je réalise cinq ans plus tard que tout ça n’a rien à voir avec le fait de pouvoir s’acheter du Canadian Club sans avoir à se laisser pousser une moustache de mollet duvet pour tromper la vigilance de la caissière grassouillette et surpayée un peu trop zélée sur le contrôle d’identité à la SAQ de votre quartier.

À 20 ans, je pensais qu’on devenait adulte le jour où on commençait à avoir de réelles responsabilités. Il me semble aujourd’hui qu’on ne devient adulte qu’une fois qu’on accepte de les prendre, ces responsabilités.

Je pense que j’ai eu la plus grosse chienne de ma vie quand je suis entré sur le marché du travail. Délaissant le confortable et libertin mode de vie étudiant, j’entrais dans ce train-train quotidien propre aux travailleurs. Subitement, je devenais un autre de ces artisans du monotone 8 à 5. Rapidement, il m’a semblé que ma vie n’avait pas de sens et j’étais complètement désemparé de me retrouver ainsi devant une existence qui m’apparaissait alors sans but.

Parce que jusqu’à récemment, j’avais acquis la conviction que ma vie prendrait tout son sens le jour où je réaliserais quelque chose de durable. J’ignorais si cela prendrait la forme d’une quelconque réalisation politique, d’un roman acclamé par la critique ou du record Guiness pour le plus grand nombre de jeux de mots louches en une journée, je savais seulement qu’il me semblait falloir léguer une oeuvre quelconque pour que tout ne soit pas vain.

Je me demande aujourd’hui comment j’ai pu en arriver à cette idée qui me semble désormais saugrenue. Je pense qu’à force de me gaver de biographies, de divers portraits dans les revues spécialisées, de documentaires, en étant constamment en contact avec les vécus les plus extraordinaires, j’en suis venu à perdre le contact avec ce qui importait vraiment. Comme si à constamment se nourrir à même le buffet médiatique, j’en étais venu à m’accaparer la vision des médias de ce qui était digne de mention, de ce qui importait.

Inutile donc de préciser que cette vie de jeune actuaire me semblait fort démunie de sens. Je me demandais à quoi pouvait bien rimer ce destin commun et je peinais à trouver une réponse satisfaisante. Ça m’aura pris une année à faire le méga con, désemparé que j’étais, avant de commencer à réaliser que si je n’obtenais pas de bonne réponse, c’était peut-être que je ne me posais pas les bonnes questions.

J’ai réalisé que je me demandais ce que les autres retiendraient de ma vie plutôt que m’enquérir de ce que je “retiendrais” moi de ma vie lorsqu’elle arriverait à son inévitable fin. Et puis cette fin, étendu dans un lit d’hôpital après avoir appris que j’étais atteint d’une maladie chronique, j’y ai pensé avec une perspective différente. J’ai pris pleinement conscience qu’elle pourrait survenir à n’importe quel moment et qu’à trop courir après l’idée romanesque d’un lègue quelconque, j’étais peut-être en train de passer à côté du vrai sens de la vie. Qu’à poursuivre ces chimères, j’avais oublié le bonheur du tangible.

Ç’a aura donc pris la maladie et des épisodes de bonheur incroyables que la vie a décidé de saupoudrer sur ma sinueuse route ensuite comme pour me rappeler doucement qu’elle n’était pas que cruelle, qu’elle pouvait être infiniment douce aussi, pour m’apprendre que ça pouvait être bien en masse, le tangible, pour fournir un sens à mon existence.

Parce que quand la Faucheuse se pointera, ce qui comptera vraiment, ce seront ces souvenirs de matinées frisquettes passées blotti sous l’édredon à se réchauffer avec une personne aimée, de soirées à s’esclaffer en refaisant le monde entouré d’amis, de nuits à faire l’amour, follement grisé d’être avec quelqu’un avec qui tu te permets d’être entièrement toi-même. Puis j’imagine que ce qui importera vraiment, ce sera aussi l’écho du rire cristallin de ton enfant qui sautille sur le matelas tôt, un samedi matin, pour te réveiller en t’appelant “papa”. Ce sera la réminiscence de la fierté ressentie de voir ce même enfant quitter le nid familial et réussir sa vie. Ce sera, je l’espère, la félicité qu’apporte sans doute la complicité de dizaines d’années passées aux côtés d’une personne unique.

Bien sûr que j’aspire à des réalisations importantes. Mais voilà, si ma vie parfois monochrome me paraissait être un frein à ces aspirations, je me dis que je suis encore bien jeune, que j’ai le temps et qu’au fond, les plus grandes réalisations dans une vie ne sont pas nécessairement celles que j’entrevoyais.

La société distincte

Dans un de ses sketches, l’humoriste Maxime Martin débute en demandant à la foule si tout le monde était fier d’être québécois. Instinctivement, le public répond d’un tonitruant oui. Martin poursuit donc en s’enquérant du pourquoi et, oh surprise, la salle chie dans mite. Voilà un intéressant paradoxe. Pourquoi sommes-nous fiers de notre appartenance québécoise et, qui plus est, comment s’exprime-t-elle, cette fierté, outre ces vaillants patriotes qui citent de Gaulle sans le connaître à la Saint-Jean entre deux shots d’amphétamines (Vive le Québec libre câââlisse)?

Si je pose cette question, vous l’aurez sans doute deviné, c’est que j’entretiens moi aussi un rapport trouble avec mon identité québécoise. Bien que je sois relativement “fier” de mes origines et de mon peuple la plupart du temps, il m’arrive d’avoir des creux de vague et de trouver qu’on fait dur. Le dernier temps des fêtes a été un de ces creux.

Alors que de par le monde on s’intéressait aux manifestations en Russie, on se questionnait sur la pérennité du régime nord-coréen suite au décès de Kim Jong Il et on suivait les primaires républicaines en vue de la prochaine élection étatsunienne, ici, on se demandait si le Bye Bye avait été bon. Tandis que la zone euro est en crise et que le monde arabe est en pleine métamorphose, le gros débat au Québec est à savoir si l’entraîneur (pour ne pas dire coach, comme on l’entend ironiquement si souvent) du Canadien devrait parler français.

Dans son toujours dévastateur rapport annuel, Influence Communication rapportait qu’en 2011, 14 des 25 personnalités qui ont le plus fait la nouvelle dans l’année sont liées au monde du hockey. On y apprend aussi qu’on parle beaucoup moins d’économie qu’ailleurs dans le monde, même chose pour les nouvelles internationales. Est-on, donc, une société qui se crisse du reste du monde?

C’est du moins l’impression que j’ai par moment. J’ai ce sentiment d’une société recluse, repliée sur elle-même, qui a fait le deuil de la grandeur et qui préfère se terrer dans ses petites histoires à elle pour ne pas être confronté à la petitesse dans laquelle elle se claquemure volontairement.

Même le vocable du nationalisme québécois reflète ce repli sur soi. Désormais, on ne veut plus affirmer sa culture, on veut protéger sa culture. Le Bloc ne va pas faire valoir les intérêts du Québec à Ottawa, il va défendre les intérêts du Québec. Incidemment, on parle de moins en moins du projet souverainiste, il s’agit plutôt du rêve souverainiste. Pour parler en terme de hockey, ce lexique si cher à notre belle province, on dirait qu’on a décidé de jouer la trappe. On se défend, on reste dans notre zone. Faudrait peut-être prendre conscience qu’en jouant la trappe, on ne scorera pas souvent.

Y a-t-il donc quelque chose de notre peuple qui puisse nous rendre fiers, qui nous permettrait enfin de nous affranchir de ce statut autoproclamé de nation née pour un petit pain? Les Américains ont un sens inné la grandeur, les Français ont une rigueur démocratique et rhétorique enviable. Les Juifs ont un souci de l’excellence immense. Les peuples scandinaves peuvent s’enorgueillir de leur ingénierie sociale. Et nous, qu’est-ce qui nous caractérise et peut nous rendre fiers?

Je crois que c’est le fait qu’après 400 ans, nous parlons toujours français et avons une culture qui nous soit propre. Isolé géographiquement, le peuple québécois existe toujours grâce à une résilience qui me semble phénoménale et si on survit toujours, c’est sans doute à cause de cette communauté riche qui se tient. Mais voilà, après la survie, il y a aussi la vie. Et pour qu’on peuple vive vraiment, il doit prendre sa place légitime dans le monde et pour s’y faire, il faudra s’y intéresser à ce monde, si l’on veut un jour y occuper une vraie place.

La santé pis TOUTE

C’est un autre temps des fêtes qui se termine. Que ce soit d’aller à la messe de minuit, jouer au hockey sur une patinoire extérieure jusqu’aux petites heures, écouter ciné-cadeau emmitouflé sous une couette avec un café cognac ou surprendre votre petite cousine en train de jouer des mains avec balourdise dans le calecif de son nouveau copain éméché derrière le monticule de manteaux amassés sur le lit de la chambre d’amis, les traditions de cette riche période de l’année sont multiples.

Parmi celles-ci se trouve également l’échange des souhaits pour l’année à venir. C’est ainsi que durant toute la journée du Nouvel An, poignées de mains et bises seront de mise, tout comme l’entièreté des bonnes vieilles formules dont celle mythique évoquant le proverbial succès dans les études.

De ce rite mainte fois observé dans ma jeunesse, je garde ces vagues souvenirs de mains molles et moites, de rouges à lèvres ridiculement indélébiles et du fameux souhait, celui de la santé. Jeune et jadis muni d’une constitution qui me semblait sans faille, je ne comprenais pas tout à fait pourquoi on faisait un aussi grand cas de tout ça, la santé et ces choses.

2011 m’aura permis de saisir. J’imagine que d’apprendre que mes reins sont aussi fonctionnels que les zygomatiques de Jacques Martin ou les neurotransmetteurs de Michèle Richard y a été pour quelque chose. Comme trop souvent, c’est en perdant quelque chose que j’ai réalisé toute son importance.

Sauf que 2011 m’aura aussi permis d’apprendre une autre chose. J’ai réalisé que malgré toutes les embûches que la vie décide de mettre sur notre chemin, que ce soit la maladie, la dépression, les addictions, si vous avez la chance d’être entouré de gens qui vous aiment et que vous aimez, ou même plus, si vous avez la fortune inouïe d’être amoureux, il n’y a rien que vous ne pourrez surmonter.

Alors voilà, si je vous souhaite bien sûr d’être en santé en 2012, je vous souhaite encore plus de trouver quelqu’un que vous aimerez follement et qui vous le rendra. Et si vous avez déjà cette chance, je vous souhaite seulement de la savourer pleinement. Parce que c’est en la perdant que vous réalisez toute son importance.

Joyeux 2012.

21st Century Love Clichés : Partnership

N’eût été du battement régulier des espadrilles d’un coureur solitaire contre le gravier, rien n’aurait troublé le silence complet qui régnait dans ce rang éloigné qu’une bande de conifères fournis bordait.

“30 minutes. Distance parcourue: 8.24 kilomètres”

Cette voix, c’était celle de l’application du téléphone intelligent de Vincent Lemieux qui mesurait ses performances par l’entremise d’un GPS. Depuis bientôt deux semaines, c’était la seule voix féminine qui meublait son quotidien.

Soudainement, l’appareil qu’il insérait dans sa poche lors de ses sorties se mit à vibrer, signe qu’on tentait de le rejoindre. Fidèle à son habitude, il laissa l’appelant tomber sur sa boîte vocale, se disant qu’il jugerait bien à la teneur du message s’il valait la peine de rappeler. Il continua donc sa trotte sans s’interrompre jusqu’à ce qu’il soit revenu chez lui après un parcours de précisément 12.5 kilomètres. Machinalement, il actionna sa boîte vocale d’où une voix familière se fit entendre:

“Hey salut Vinny, c’est Rich! Écoute, comme tu le sais, heum… Geneviève a décidé de mettre fin à votre contrat un peu prématurément. Si tu veux passer à mon bureau plus tard aujourd’hui, on pourrait regarder tes options. À bientôt”

Voilà un appel qu’il appréhendait depuis déjà quelques jours, fort conscient que l’épineux dossier devrait se régler tôt ou tard. Aussi bien tôt que tard se dit-il en se promettant de profiter d’une de ses rares journées de congé pour se rendre au bureau de Richard situé au centre-ville un peu plus tard au courant de la journée.

C’est ainsi qu’après un copieux déjeuner, deux épisodes de sa nouvelle télésérie favorite et une douche assortie d’une branlette d’une langueur à en vider le réservoir à eau chaude, il prit place dans sa voiture de l’année en direction du bureau de Richard L’Espérance, son courtier en partnership amoureux. Roulant avec une hargne défiant toutes les lois régissant le Code de la route, il ne prit qu’une vingtaine de minutes à parcourir les kilomètres pourtant nombreux qui séparaient sa demeure du longiligne complexe où se trouvaient aménagés au 32e étage les luxueux bureaux du courtier.

Une fois sa voiture garée dans le stationnement souterrain, Vincent se dirigea vers les ascenseurs sans hésiter, lui qui connaissait désormais bien le chemin, l’ayant parcouru plusieurs fois dans les dernières années, précisément à cette même période de l’an par ailleurs.

Il s’engouffra donc dans l’élévateur et après quelques secondes qui lui parurent une éternité, l’embrasure se referma et il ressentit la légère secousse caractéristique du moteur hydraulique qui se mit en branle. Habituellement amorphe durant les quelques secondes que dure ce type de montée, il se mit à réfléchir sur l’influence qu’on eut les ascenseurs sur la société moderne.

Parce qu’avant leur invention, il aurait semblé farfelu à tout architecte de songer à des édifices de plus de cinq, voire six étages. La construction de gratte-ciel comme celui dans lequel il se trouvait a été rendue possible grâce à la confection d’ascenseurs. C’est tout l’urbanisme moderne, au fond, qui s’appuyait sur cela. Qu’en aurait-il été de la répartition géographique des populations, de la densité des masses humaines sur le globe, du…

Ding

La sonnerie lui annonçant qu’il était à destination l’extirpa de ses élucubrations uchroniques et il se dirigea vers la porte où se trouvait inscrit d’une calligraphie tapageuse le slogan douteux de l’entreprise:

COURTIER EN PARTNERSHIP AMOUREUX

RICHARD L’ESPÉRANCE

QUI SAIT JUSQU’OÙ ÇA POURRAIT VOUS MENER?

Sans s’attarder à l’inscription qui la ornait, le jeune homme poussa la porte pour pénétrer dans un vaste vestibule où régnait un imposant bureau de verre derrière lequel se trouvait une réceptionniste fort jolie. Blonde et mince, elle arborait un microscopique décolleté qui laissait entrevoir une proéminente poitrine qui, à n’en point douter, avait reçu quelques coups de bistouri.

  • Monsieur Lemieux, lança-t-elle d’une voix enthousiaste, Rich vous attendait justement. Veuillez prendre place dans la salle d’attente, je vais l’appeler pour lui dire que vous êtes là.

Nonchalamment, Vincent se dirigea donc vers ladite salle d’attente où 3 larges divans de cuir noir étaient orientés pour faire face à une immense télévision haute définition qui surplombait un aquarium où nageaient quelques poissons multicolores.

Confortablement assis, il se remémora la première fois où il avait rencontré Richard.

C’était un vendredi soir, il y a six ans. Comme ils en avaient l’habitude à l’époque, lui et ses amis étaient sortis en boîte afin de boire et, si la chance était de leur côté, rencontrer des filles qui daigneraient bien coucher avec eux. Étant bien peu porté sur la danse contrairement à ses comparses, Vincent était donc accoudé seul au bar à s’enfiler promptement quelques shooters lorsqu’un homme, début-trentaine, chevelure un peu défraîchie et veston passé mode l’accosta d’une voix rauque:

  • Hey le jeune, t’as l’air de t’emmerder pas mal. Un beau gars comme toi, il me semble, ça devrait être en train de cruiser sur le dancefloor, you know?

  • Bof…

  • Cooome on! Ne me dis pas que t’aurais pas envie de te taper une de ces chixs, right?

  • J’sais pas. J’irai peut-être plus tard.

  • Holy shit, t’as l’air de t’ennuyer mon p’tit bonhomme. Moi à ton âge, j’étais toujours primé pour me trouver quelqu’un avec qui fourrer.

  • Bah, on dirait qu’on finit par s’en lasser. Des fois je me dis que ça serait pas pire de faire autre chose que juste me mettre.

  • Oh, that’s my boy! Écoute, j’ai justement un truc qui pourrait t’intéresser.

Il lui avait alors tendu une carte d’affaires avec son nom, ses coordonnées et ce slogan: qui sait jusqu’où ça pourrait vous mener? À l’époque, il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait faire un courtier en partnership amoureux. Il avait donc enfui la carte dans son portefeuille et n’y avait pas repensé pendant des mois jusqu’au jour où, tombant par hasard sur celle-ci, il décida de lâcher un coup de fil.

Rapidement, L’Espérance lui expliqua que son métier consistait à mettre les gens en contact. Son rôle, lui dit-il, était d’agir à titre d’entremetteur entre deux personnes qui recouraient à ce type d’agence et de leur faire signer ce qui s’appelait une entente de relation. D’une durée variable, le contrat ainsi signé obligeait ensuite les signataires à vivre en couple pour toute la période définie. Si le concept était méconnu à l’époque, il s’agissait maintenant de la façon la plus courante pour les couples de se former. Usant d’outils de plus en plus sophistiqués, les courtiers mettant désormais en contact des centaines de millions de personnes annuellement.

Intrigué, Vincent avait alors signé un premier contrat qui l’engageait à être 3 mois avec une dénommée Sophie. De belle apparence et relativement vive d’esprit, le jeune homme avait finalement passé 6 mois avec cette dernière avant que le deuxième contrat ne vienne à échéance et que, d’un commun accord, le deux décident de ne pas renouveller. Peu de temps après, il avait signé pour 6 mois avec Véronique, une brunette enjouée qu’il décida de larguer au bout du semestre.

Il y avait ensuite eu Caroline pendant 1 an, Marie-Pier pendant 2 ans, Stéphanie 1 an et, tout récemment, Geneviève pendant 11 mois. Se prévalant d’une clause prévue au contrat allouant une période où il était possible de rompre l’engagement sans pénalité, cette dernière avait donc cessé leur entente prématurément. Vincent avait reçu la visite d’un huissier à son travail qui lui avait remis un avis de rupture. Les gens ne cassaient désormais plus, il se prévalait plutôt de clause de rupture.

Voilà donc pourquoi il se retrouvait ce matin-là dans les bureaux de son courtier. Toujours dans l’attente de ce dernier, il décida de feuilleter un magazine disposé sur la table de la salle d’attente. Il s’agissait de la dernière édition de Love Affaire, un périodique spécialisé qui s’intéressait au marché désormais coriace des partnerships amoureux. En une se trouvant la photo d’un jeune couple souriant, main dans la main. Vincent parcourut la couverture où on annonçait quelques-uns des articles:

Derivatives: Is a Put the new solution against mate’s gain of weight?”

Speculation: Will the fake boobs bubble burst in 2012?”

How to optimize the value of a big penis in the Asian market”

Love Insurance: Should you insured yourself for the risk of early separation”

Il en était à survoler un article lorsque la voix rauque de son courtier retentit:

  • Vinny, my boy! Comment va?

De l’homme au look douteux qu’il était à l’époque, Richard s’était littéralement métamorphosé depuis. Arborant une coupe de cheveux dernier cri, souriant d’une dentition que seul un dispendieux blanchiment pouvait rendre aussi étincelante, vêtu d’une chemise griffée, il faut dire que le marché des partnerships qui avait explosé dans les dernières années avait fait de lui un homme riche.

D’un pas énergique, il se dirigea vers son client qu’il salua d’une poignée de main aussi franche que vigoureuse avant de l’inciter à le suivre dans son bureau.

  • Je me demandais quand tu finirais par m’appeler Richard, ça fait déjà deux semaines.

  • Rich, mon Vinny, je t’ai déjà dit de m’appeler Rich! Écoute, je reviens tout juste d’une convention de courtiers à L.A. Fas-ci-nant. Love Generator présentait la septième version de leur logiciel. Ils ont intégré une douzaine d’autres variables à leur modèle. Il y avait aussi une compagnie allemande qui présentait ses dernières avancées en matière de matchmaking génétique. Peux-tu croire qu’il n’y a pas si longtemps encore, les gens laissaient tout ça au hasard?

Sans lui laisser le temps de répondre, il continua:

  • Écoute Vinny Boy, j’ai fait le tour de ton dossier tout à l’heure, je dois dire que c’est très prometteur. T’es tout un agent libre! Revenus annuels dans le centile 96 pour ton âge au Canada, indice de masse corporelle avantageux, beauté physique côté AA selon Meyer and Sachs…

Meyer and Sachs était une firme nord-américaine réputée indépendante qui se chargeait d’évaluer aux trois mois l’apparence physique selon une liste exhaustive de critères relatifs à l’endroit du monde où vit la personne jaugée. Le courtier continua son énumération:

  • Compétent en cuisine française, fluide dans trois langues, détenteur de quatre certificats en connaissance générale, shit, t’as même un score Tucker de 2133!

Le score Tucker, nommé en l’honneur de William Tucker, un éminent mathématicien à la tête d’une équipe de recherche du M.I.T., était une mesure qui permettait, en se basant sur le système Elo évaluant la performance des joueurs d’échecs, d’attester les capacités sexuelles d’une personne. Mondialement reconnu, l’indice se fondait sur l’évaluation que chaque partenaire faisait de l’autre, des scores mutuels des personnes impliquées et d’une dizaine d’autres critères. 2851: Deep Poo vs Cocksparov, le porno de l’heure, racontait d’ailleurs l’histoire d’une cyborg qui se tape un étalon russe.

Stoïque devant l’énumération des qualités qui faisaient de lui un être recherché sur l’effervescent marché des partnerships, Vincent se contenta de fixer son courtier qui pianotait furieusement sur le clavier de son Mac nouvelle génération.

  • Je ne sais pas à quoi tu songeais mais les options sont nombreuses. C’est sûr qu’à ton âge, inclure une clause de non-paternité dans le contrat est une formalité. Ensuite il faut voir. Désires-tu avoir une année d’option à ta guise? Une clause de non-fidélité? As-tu le goût d’essayer le marché étranger? Il y a justement quelques conglomérats indonésiens et pakistanais qui veulent s’introduire dans la business. Les taux de change sont écoeurants, on pourrait te dénicher une perle!

  • Écoute Richard, honnêtement, je n’y pas encore vraiment songé…

  • No problem! Tiens, je te donne un pot pour l’échantillon d’urine d’usage et n’oublie pas d’aller passer ton test sanguin. Regarde, je t’ai monté un petit dossier avec quelques brochures sur les nouveautés disponibles. Je ne te retiens pas plus longtemps. Je te laisse le temps de regarder ça et tu m’appelles? C’est bon, à bientôt.

Sans en dire plus, l’homme d’affaires venait d’expédier le garçon qui s’en retourna vers son auto en tenant sous son bras la chemise qui contenait les quelques prospectus en question.

De retour chez lui, Vincent déposa le document sur sa table de chevet et n’y jeta un coup d’oeil que quelques minutes avant d’aller dormir. Le premier dépliant était celui d’un gym sans doute partenaire avec son bureau de courtage. Judicieusement, on conseillait au lecteur: “You gotta stay active if you don’t want your stock to get stuck!

Le second dépliant dont il s’empara était quant à lui celui d’une compagnie qui présentait son tout nouveau type de contrat polygame. Une véritable révolution dans le marché nord-américain clamait la publicité qui vantait le puissant algorithme matriciel de matchmaking mis au point par leur équipe de recherche et développement.

“Vraiment, se dit Vincent avant de s’endormir, Richard a bien raison. Comment croire que des gens pouvaient laisser l’amour au hasard.”