Extension du domaine de la lutte

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Hochelaga, novembre 2015

Il fallait être un initié pour connaître l’endroit. Bien qu’elle annonçait en grosses lettres un « Combat de Barbelé » présenté par un salon de tatouage du quartier, l’affiche de la soirée passait sans doute inaperçue pour les badauds ignorant qu’un gala de lutte se tenait dans le sous-sol de l’église du Très-Saint-Rédempteur.

Samedi soir, à peine quelques heures avant la messe dominicale, c’est une tout autre sorte d’Eucharistie qui avait lieu en ces lieux pieux. La Budweiser ferait office de vin de messe et les sacs de croustilles seraient rompus et donnés aux nombreux disciples présents. C’est Mad Dog Vachon qui l’a dit : « Vous ferez cela en mémoire de moi. »

Difficile de déterminer si c’est la hâte de communier ou le nordet implacable qui balayait le quartier qui amenait les gens à s’engouffrer avec hâte dans l’escalier menant à la cave. Impossible cependant de nier l’enthousiasme ambiant.

Quelques minutes après 20 heures, les feux s’éteignent et tout était en place pour un spectacle qui allait durer près de trois heures. 180 minutes de sueur et d’hémoglobine, d’injures et de savates.

Des lutteurs font leur entrée dans l’arène en pointant du doigt des adolescentes d’une douzaine d’années qui dansent lascivement contre la grille qui marque le périmètre de sécurité entourant le ring. Un front fendille au contact d’une chaise, l’écho d’une poubelle frappée contre le dos d’un gladiateur reste suspendu dans l’air.

C’est devant plus d’une centaine de spectateurs que se joue le destin tragique de ces lutteurs quarantenaires à la croisée des chemins, à l’aube de cette période névralgique de leur carrière où l’âge rattrape finalement leur indice de masse corporelle.

Manager, lutteur et probablement président de la fédération, il apparait rapidement évident que la star de la soirée est un homme qui répond au patronyme de Proulx. Il harangue la foule avec vigueur, vociférant à maintes reprises qu’ils ne sont que des tabarnac de b.s. Qu’un homme arborant une coupe Longueuil aussi frivole puisse injurier quiconque sans impunité relèverait du mystère le plus entier si ce n’était du magnétisme félin et autoritaire que dégage Proulx.

Mais lorsqu’il se met à traiter toutes les femmes de l’audience de criss de lesbiennes, je n’en peux plus et décide d’intervenir :

« Ostie de suce-crottes, fuck you monsieur Proulx ! »

Demeurant interdit une seconde, le patriarche de l’Inter Championship Wrestling réplique en m’indiquant de farmer ma grand yeule d’agrès. Soucieux de conserver intacte mon intégrité physique, j’obtempère et il s’agira là de la seule anicroche d’une soirée haute en couleur.

Après l’annonce du programme de la semaine prochaine, notamment un combat de championnat entre Proulx et l’actuel détenteur du titre, les fidèles quittent le sous-sol repus et comblés. En retournant à la surface, ils croiseront tous cette statue de Jésus, les yeux tournés au ciel, qui semble implorer la miséricorde.

Père, croit-on l’entendre dire, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Algo, chapitre 1

Ce n’est pas le fruit du hasard si Algo est rapidement devenu la plus grosse boite de partnership de la ville. L’an dernier, notre chiffre d’affaires s’est élevé à 6 millions, en hausse de 300% par rapport à l’année précédente. Si les projections de notre comptable s’avèrent exactes, c’est près de 10 millions de dollars que nous allons engranger d’ici le 31 décembre. Pas mal pour une firme formée de 4 garçons qui terminaient l’université il y a de cela à peine cinq ans.

Pas le fruit du hasard puisque nous planifions tout avec soin et ce soir ne fait pas exception. Sean, le v-p marketing, s’est une fois de plus surpassé. La terrasse qu’il a réservée pour la rencontre est située sur le toit d’un de plus prestigieux hôtel de la ville situé en plein cœur de celle-ci, non loin de la rivière qui la scinde en deux.

J’ai pris l’habitude de regarder le menu qu’il nous a concocté dès mon arrivée sur les lieux de la conférence, avant même d’ouvrir mon dossier contenant la liste des invités de la soirée. La liste des cocktails est aussi complexe qu’alléchante. En un regard, je reconnais sa touche personnelle : vodka canadienne au maïs, scotch vieilli 18 ans d’Islay en Écosse, saké non pasteurisé de Kyoto et rhum cubain.

Huitres gratinées au miso, tataki de bœuf Wagyu, carpaccio de cerf et bourgots, terrine de foie gras, pétoncles poêlés sur purée de betterave, truffes et mignardises du meilleur pâtissier local, le menu de la soirée est grandiose, comme à l’habitude.

Après quoi, je m’attarde au dossier que m’a préparé Marc, le v-p technologie de la compagnie. À chaque fois, c’est lui qui se charge de réunir une douzaine de clients potentiels pour une présentation. Ce soir, quatorze fiches se retrouvent dans la chemise qu’il m’a remise plus tôt aujourd’hui. Je les épluche une par une. Sous une photo de la personne en question se trouvent des informations détaillées : âge, sexe, historique professionnel, loisirs, préférences et aversion.

Le portrait global de la clientèle ciblée ce soir est fidèle à nos habitudes : hommes et femmes à parité, la plupart dans la trentaine et la quarantaine, tous avec des carrières florissantes. Néphrologue, agente d’immeuble, actuaire désigné. Lorsque je lui ai demandé comment il parvenait à dénicher toutes ces personnes, il m’a expliqué que le processus n’avait rien de compliqué.

« L’essentiel pour qu’un algorithme puisse être efficace, c’est d’avoir une base de données aussi complète et précise que possible. Un algo, c’est comme un moulin à viande. Si tu veux du steak haché de qualité à la fin, pas le choix d’y mettre de la viande potable au départ. »

Et comment constituait-il sa base de données ? En hackant. Abonnements dans tous clubs de golf de la région, système de réservations des restaurateurs les plus raffinés de la métropole, liste de membres des gyms sportifs haut de gamme, détenteurs de billet de saison à l’orchestre symphonique, carnets d’adresses des concessionnaires automobiles de luxes, les systèmes informatiques simplistes utilisés par ce type d’endroits rendaient le tout ridiculement facile à en croire ses paroles.

Après quoi, il faisait passer toutes ces lignes de code à travers un algorithme qu’il avait lui-même concocté afin de produire des rapports contenants les coordonnées des personnes les plus susceptibles de retenir nos services. Une fois les clients ciblés, une première approche était effectuée à leur endroit via email, textos, téléphone ou même par la poste lorsque nos données nous indiquaient que c’était le choix optimal. Après quelques échanges, nous les invitions à venir assister à une conférence sur notre offre de produits.

Je feuillette donc les fiches de Marc et j’identifie les candidats au fur et à mesure qu’ils pénètrent sur la terrasse.

Première arrivée cette soirée-là, Alexandra Morrison. 33 ans, célibataire, sa dernière relation à long terme remonte à 7 ans. Avocate criminaliste bien en vue, elle a fait la manchette il y a un peu plus d’un an alors qu’elle défendait un tueur en série ayant tué 5 adolescentes avec vigueur. Cours de cuisine chaque lundi soir, elle pratique le spinning 4 matins par semaine et aime maladivement le chai latté.

Peu de temps après, c’est au tour de Paul Manville. 46 ans, célibataire, divorcé depuis 3 ans. Pharmacien propriétaire de six établissements, il dine au même restaurant à sushis tous les mardi et jeudi depuis maintenant 10 ans, a des billets de saison pour le club de football de la région et boira assurément de ce rhum cubain qu’a choisi Sean.

Je les regarde prendre place sur les quelques tables que l’on a disposées non loin d’un microphone sans dire un mot. Je les observe et tente de cerner leur humeur, guettant leurs moindres gestes et rictus comme le ferait un joueur de poker en approchant une table.

Il me faut attendre quelques minutes avant de voir une troisième personne franchir la porte. Nathan Lemieux, 29 ans, il enchaine les courtes relations depuis bientôt 2 ans, soit depuis qu’il fut finaliste de Take the Mic, une télé-réalité permettant à des amateurs de démontrer leur talent de chanteurs. Après une tournée à travers le pays, il est présentement en studio pour enregistrer son premier album. Il a recours à un entraineur privé depuis maintenant 6 mois, aime terminer ses soirées dans les boites de nuit du quartier gai, mais ne boit jamais une goutte d’alcool.

Ils arrivent un à un et je commence tranquillement à me préparer : ce sera bientôt à mon tour de jouer. Si Sean s’occupe du marketing et Marc de l’informatique, je suis pour ma part responsable des ventes. Vendre, c’est à peu près tout ce que j’ai fait dans ma vie.

Au collège déjà j’avais mis sur pied mon entreprise de distribution et de services personnalisés. Mes parents avaient décidé de m’envoyer dans une école huppée de la ville et les gosses de riche que je fréquentais formaient une clientèle aussi exigeante que fortunée.

Au fil des années, je m’étais tissé un réseau étoffé de fournisseurs variés. Marijuana, amphétamine, champignons et MDMA, évidemment, mais aussi travaux scolaires déjà complétés, alcool, comprimés de méthylphénidate et billets de médecin permettant d’être dispensé des classes d’éducation physique. Tout était accessible, ne suffisait que de payer le prix requis.

J’offrais un service de livraison personnalisé et discret et j’étais parvenu à fidéliser mes clients si bien que j’ai terminé mon collège avec un compte de banque bien garni. Au moment d’aller à l’université, j’ai même revendu ma petite entreprise et ma liste de contacts pour quelques milliers de dollars à un jeune étudiant qui avait flairé la bonne affaire.

Vendeur chez un tailleur réputé, conseiller dans un bureau de courtage d’assurance, stratège le temps d’une campagne électorale, j’avais sauté d’un job à l’autre pour perfectionner peu à peu mon art.

Au moment de fonder Algo, j’opérais ma petite firme d’injection de botox. J’organisais des cocktails dinatoires dans des demeures cossues afin de présenter une gamme d’interventions chirurgicales comme on présente une gamme de produits de cuisines ou de jouets sexuels.

Pour quelques centaines de dollars, je me déplaçais afin d’expliquer les types d’interventions possibles. Pour quelques milliers de dollars, je venais avec Gilbert, un chirurgien plastique à la préretraite qui était disposé à vous faire des injections sur place pendant que vous buviez votre verre de champagne.

Le botox est un produit dont la demande a crû systématiquement lors des trois dernières décennies. Une dose bien appliquée par piqure sous-cutanée bloque les signaux du système nerveux de sorte que le muscle visé ne peut plus se contracter, réduisant ainsi l’apparence des rides.

Depuis quelques années, on l’utilise aussi pour traiter migraines excessives, spasmes musculaires ou vessies hyperactives. Lorsque j’ai quitté le marché, la nouvelle tendance était de recevoir des injections dans le cuir chevelu. L’intervention stoppe l’activation des glandes sudoripares de sorte que vous pouvez aller au gym et en ressortir les cheveux complètement secs.

On appelle bollotium la protéine pure diluée dans le botox. En sniffer quelques millionièmes de gramme serait suffisant pour paralyser tout votre système musculaire et vous tuer en quelques secondes. On dit qu’il ne faudrait que deux kilogrammes de bollotium pour exterminer l’entièreté de la race humaine, ce qui en fait le poison le plus meurtrier sur la planète. À 1.6 milliard du gramme, c’est aussi le produit le plus dispendieux au monde.

La mort à petit feu est un produit de luxe.

Au moins, je me réjouissais en me disant que ce que je vendais cette fois n’avait jamais tué personne.

Pas encore.

Coeur (d’artichaut) surgelé

Youknowyouwantit

#youknowyouwantit

Ce sont les légumes congelés qui m’ont mis la puce à l’oreille. Certes, il y a eu les documentaires, Stephen King, Radiohead, les échecs, les Maxi-Fruits, la cartomancie, la peinture à numéros et les cartes Magic mais rien avant les légumes surgelés n’avait su soulever le doute chez moi. C’est que voyez-vous, je commence à soupçonner sérieusement que je suis inapte à faire preuve de modération.

En théorie, il n’y a rien là pour vous émoustiller la papille gustative. Des légumes simili cuits, rarement les plus savoureux (mention honorable toutefois au poupon maïs), qu’on réchauffe ensuite à la vapeur question de bien récolter ce bon goût typique de l’H2O. Or ça ne m’empêche pas d’en avoir une so-li-de quantité chez moi. Je n’irais pas jusqu’à dire que je pourrais nourrir une armée mais amenez-moi un bataillon de braves gaillards et je les sustente avec du brocoli bouilli sur un moyen temps.

J’en stocke mais j’en mange aussi. Avec du poulet grillé au BBQ, des pâtes arrosées de sauce soya, un filet de saumon poêlé, carrément seuls, légèrement grillés à broil ou encore avec du boeuf haché. Au dîner, au souper, comme collation. Que ceux qui pourfendent les légumes surgelés se rétractent! Le mélange californien de Sélections offre un rapport qualité/prix simplement indécent. Il y en a qui ont fait de la prison pour moins que ça. Et que dire du mix thaï de marque Irrésistibles, un mélange salement princier qui goûte la noblesse dans ta yeule.

Toujours est-il que je consomme le légume surgelé à une vitesse folle, comme le ferait un enfant avec des jujubes achetés avec l’argent des consignes de canettes de la maisonnée. Je m’empiffre de carottes bouillies et je bâfre en me goinfrant de fèves mi-croustillantes. Mais voilà, je suis conscient que je vis sur du temps emprunté. Immanquablement arrivera un jour maudit où je serai tout simplement incapable de manger une seule autre croquée de ces légumes, trop écoeuré. Et pourtant, je suis inapte à tempérer mon enthousiasme et faire preuve de parcimonie.

Joseph Léonard, un prêtre belge dont j’ignorais complètement l’existence avant de googler “citation excès” il y a douze secondes, disait que c’est le plus grand des excès que de n’en faire aucun. Je veux bien man mais tu réponds quoi à la SAQ qui dit que la modération a bien meilleur goût? Et plus accessoirement, tu me réponds quoi si je te dis que je commence à craindre que je sois incapable de me retenir de tomber dans l’excès et que je me lasse de tout ce dont j’abuse?

Parce que quand j’écoute les 24 premiers épisodes de Prison Break en 24 heures et que je n’en écoute jamais plus parce que j’en ai fait une overdose, ce n’est pas trop mal. Je vis assez bien aussi avec le fait de ne plus supporter d’entendre les Backstreet Boys après un passage à la préadolescence un brin trouble. Mais je fais quoi mettons si ça arrive aussi avec les trucs plus importants. Je fais quoi si j’ai la chienne que ça arrive avec les personnes dont je deviens trop proche? Une fille dont je m’éprendrais?

Ouin, non, cours toujours Joseph. Je ne deviendrai pas prêtre non plus.

La question demeure entière c’pendant.

Suivre la parade

Je balance souvent avec un brin de nonchalance que la seule chose dont j’ai peur c’est de perdre ma lucidité et de devenir sénile. Bien sûr, j’ai des tas d’autres peurs très sérieuses, comme celle des hauteurs par exemple, ou celle qui me tarabuste et m’empêche de trouver le sommeil parfois la nuit tant elle me serre la poitrine: celle de ne jamais voir le Canadiens de Montréal remporter le grand saladier de lord Stanley.

Mais si j’avais à identifier la peur qui m’angoisse le plus, ce serait définitivement celle-là. En fait, encore plus que la sénilité, je crois que j’ai peur de perdre ma faculté à comprendre ce qui se passe, saisir le monde qui m’entoure. Que mon acuité mentale s’émousse tranquillement jusqu’à avoir cette impression d’évoluer au ralenti alors que le monde tourbillonne à une vitesse folle autour de moi.

La vieille folle

“Coudonc crisse, qu’est-ce que tu lis comme ça?”

Je me souviens d’avoir été un peu saisi par le contraste entre le sacre et la voix plutôt douce avec laquelle il m’était balancé. Je venais de percuter un arbre comme il m’arrive parfois de le faire lorsque je suis un peu trop absorbé par la lecture d’un livre (ou Candy Crush) tandis que je marche.

J’avais levé les yeux vers le balcon d’où provenait cette voix. Une dame assez âgée y était juchée. Elle portait un grand chapeau de paille ainsi qu’une jolie robe fleurie très sobre. Elle me regardait avec un air légèrement amusé et je lui avais répondu que je lisais une biographie du 35e président américain, Johnny boy Kennedy.

On avait ensuite discuté plusieurs minutes. Elle m’a parlé de ses vingt années vécues dans l’Ouest américain, de la politique chez nos voisins du Sud. Elle avait un peu de cet esprit beatnik très séduisant doublé d’une candeur charmante. J’ai par la suite pris l’habitude de lui piquer un brin de jasette chaque fois que j’avais la chance de la croiser sur son balcon. Pendant longtemps, j’ai ignoré son nom. Chaque fois que je me risquais à le lui demander, elle me répondait la même chose en s’esclaffant:

“Appelle-moi la vieille folle.”

La dernière fois que je l’ai aperçu, c’était il y a un peu plus de deux mois. Je lui ai demandé pour qui elle comptait aller voter aux provinciales. “C’est rendu beaucoup trop compliqué pour moi tout ça, alors je préfère ne pas voter” qu’elle m’avait répondu.

Je ne sais pas encore très bien quoi penser de ça mais je lui avais rétorqué qu’en tout cas ça, ce n’était pas les propos d’une vieille folle. C’est là qu’elle m’a dit qu’elle s’appelait Céline.

Les dossiers complexes

C’était sur TV5 l’autre soir, passé 1 heure du matin à On n’est pas couché, un talk-show français animé par Laurent Ruquier. L’invité était l’avocat de Jérôme Kerviel, un trader accusé d’avoir causé des pertes de près de 5 milliards d’euros pour une banque en créant au passage des pertes d’un milliard pour le gouvernement français.

Un des points constamment évoqués par l’avocat durant l’entrevue était qu’il n’y avait pas dans l’appareil juridique suffisamment d’expertise financière pour être apte à juger de façon correcte et juste ce type de dossier. Devant un auditoire visiblement inapte à saisir les détails de l’affaire et à des panellistes qui avouaient candidement ne pas saisir les nuances du cas, il tentait de vulgariser le tout mais il m’apparaissait clair que c’était peine perdue puisque la quantité de connaissances requises pour saisir l’essence du problème était simplement trop grande.

Et ça m’a rappelé Céline qui disait ne plus vouloir voter puisque les enjeux lui apparaissent trop complexes. Et à cet instant-là, j’ai eu un bref vertige en songeant à tous ceux qui se diront sans doute ça dans dix, vingt ou trente ans.

L’ère des experts

J’ai la chance d’être entouré de gens brillants. Des gars et des filles qui sont des sommités dans leurs domaines pointus et donnent des conférences à divers endroits dans le monde puisqu’ils sont des experts. Des années durant, ils ont bossé sur un sujet précis, articulé une thèse étoffée et servent aujourd’hui de référence.

Je parlais récemment avec un de ces amis à l’esprit vif. Je le questionnais sur ses dernières recherches et au fil de la discussion, je lui demande combien de personnes peuvent réellement saisir toutes les subtilités de ces travaux. En Amérique du Nord, ils sont une vingtaine.

Et puis sur les finances publiques, la laïcité dans la sphère collective ou le réchauffement climatique, combien peuvent saisir toutes les subtilités et se prononcer? Remarquez que cela n’empêche pas les gens de s’y risquer, suffit qu’à se taper un vox pop au bulletin du soir pour se le rappeler avec virulence.

N’empêche qu’on peut se demander qui aura le droit de se prononcer sur les grandes questions dans les décennies à venir.

Les milligrammes d’Advagraf

“Il faudrait faire une biopsie du greffon.”

C’était le verdict du résident en néphrologie à mon dernier suivi médical. Comme j’en ai désormais l’habitude, j’avais été faire prélever quelques échantillons de mon sang quelques jours plus tôt. Et à la lueur des analyses sanguines, le résident, un jeune homme d’allure soignée à la voix assurée, avait conclu qu’il faudrait faire une ponction dans mon abdomen pour aller extraire un échantillon de mon rein.

S’il y a certes de ces grands experts comme ceux que je décrivais plus haut, il y a aussi ceux que l’on côtoie au quotidien, dont les médecins, par exemple. Je leur fais confiance, bien sûr, mais jamais sans avoir une certaine part de réticence à le faire.

Prenez cette biopsie. Puisque je me doutais bien que le jeune résident, sans doute qualifié et bien intentionné, n’avait jamais eu à subir cette intervention, je voulais quand même m’assurer qu’elle était bien nécessaire. C’est pourquoi je lui ai demandé pourquoi il en venait à cette conclusion.

“La créatinine est à 132, au-dessus de la borne supérieure.”

J’avais aussi vu ce chiffre quelques minutes plus tôt en scannant rapidement l’écran d’ordinateur.

“Mais l’hémoglobine se porte bien, phosphore et calcium sont nickels, même chose pour le potassium. Et puis regardez le tacrolimus: la dose est trop élevée et c’est un médicament vasoconstricteur. Pas besoin de biopsie, baissons plutôt la dose d’Advagraf à 13 milligrammes.”

Le résident eut un air surpris de voir que je le challengeais tandis que la néphrologue à ses côtés se pencha à son tour sur l’écran. Plusieurs longues secondes s’écoulèrent avant qu’elle prononce son verdict:

“Monsieur Houde a raison, changeons plutôt la prescription d’Advagraf”.

J’étais ressorti du cabinet un peu abasourdi, conscient que si je n’avais rien dit, j’aurais en main un rendez-vous pour le bloc opératoire. En retournant à ma voiture, j’ai dû repasser devant la salle d’attente qui n’était remplie que de personnes assez âgées. Je me suis demandé combien d’entre elles auraient remis en question le diagnostic et j’en suis venu à la conclusion que fort probablement aucune ne l’aurait fait.

Et j’ai pensé à moi, plus vieux, et à ce qui adviendrait lorsque je ne pourrai plus suivre la parade et comprendre ce qu’on me dira. Lorsque le monde autour de moi deviendra de plus en plus abstrait, de plus en plus avancé. Et j’ai ressenti cette angoisse à nouveau, celle de devenir simple passager d’un immense train. Un train si long qu’il est impossible d’apercevoir le wagon de tête tellement il est loin devant, se fondant dans le vague de l’horizon. Un train dont les passagers ignorent la destination. Tant que le paysage est beau et la température supportable, nul besoin d’importuner l’hôtesse, on se laisse transporter.

Et comme à chaque fois que je ressens ce vertige, je repense à ce que Céline m’avait dit lorsque je lui avais demandé si ça ne la frustrait pas d’arriver à ce constat que les choses étaient désormais trop compliquées pour elle et qu’elle ne comprenait pas tout. Un petit sourire aussi moqueur qu’attendri au visage, elle m’avait répondu:

“Tu sais, tu es peut-être encore trop jeune pour le réaliser mais les plus belles choses dans la vie, ce sont très souvent celles qu’on ne parvient pas à comprendre complètement.”

JE HAIS NOËL [en novembre, mettons]

En fait, pas juste en novembre. Plutôt jusqu’à ce que j’aie complété mes emplettes de cadeaux. Bref, je hais Noël jusqu’au 24 décembre.

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Bien entendu, il n’en a pas toujours été ainsi. À un très jeune âge, je guettais l’arrivée des cadeaux du Père Noël, me précipitant chaque matin dès mon réveil vers le sapin afin de voir si ce dernier m’avait apporté tous ces beaux joujoux que je voyais en rêve et que je lui avais commandé [en espérant qu’il n’ait point oublié mon petit soulier]. Cela ne dura qu’un temps. Car bien que je ne m’appelle pas Isaac Newton, le gamin que j’étais à l’époque eut tôt fait de réaliser que le système de livraison du petit papa Noël violait allègrement toutes les plus élémentaires lois de la physique.

Faire le tour du monde en une nuit avec des rennes volants pour livrer des cadeaux à tous les enfants du monde [MÊME CEUX SANS CHEMINÉE]? Come on man.

Je suis malgré tout parvenu à surfer quelques années supplémentaires sur la vague [le tsunami!] de l’haletant calendrier de l’Avent. Quel plaisir quand même que celui de se lever à l’aurore pour s’élancer en direction d’un calendrier de carton illustré d’une image ringarde afin de pouvoir se délecter d’un gargantuesque 25g de vieux vieux chocolat au lait pendant les 24 jours qui précèdent l’anniversaire de la naissance du kid de Nazareth.

Arriva cependant une phase de graduelle désillusion. À la fin de mon enfance, j’ai réalisé que Poste Canada m’avait habilement berné, les o du fameux code postal pour écrire au pôle Nord étaient en fait des zéros. HOH OHO mon cul. Avoir les bas qui amassent les aiguilles de sapin a fini par me rendre las. Personnifier Joseph dans la crèche vivante de ma douce paroisse de St-Louis-de-Gonzague-de-Pintendre m’a achevé.

Fuck Noël.

Je tempère mes intempestifs propos. Fuck la période pré-Noel. Celle qui débute en novembre, quand on commence à nous pousser les ritournelles nowellesques dans tous les commerces. Le catalogue des chansons des fêtes se limitant à une vingtaine de tounes reprises des centaines de fois, il y a de quoi virer fou. C’est aussi une période meublée de publicités agressives incitant à la consommation, le tout dans un décor ambiant qui pourrait prétendre à la ceinture de champion de la quétainerie sans le moindre complexe. What’s up avec les boules et les jeux de lumière dans des conifères?

À ce sujet, j’ai d’ailleurs été stupéfait de constater que la petite épicerie de mon quartier arborait déjà son look des fêtes le 17 novembre. Du jour au lendemain, on avait notamment suspendu une immense quantité de flocons décoratifs au plafond. On me traitera sans retenue de puriste mais au milieu du mois de novembre, m’est avis que s’il y a plus de neige dans la décoration de ton épicerie que dans la grasse chevelure de ton boucher, tu te dois de revoir tes priorités en tant que commerçant.

Certes, cette période de l’année n’est pas totalement dénuée de plaisir. Notons au passage que de se saouler de la façon la plus corporate possible au traditionnel party de bureau s’avère souvent être un bref mais fulgurant baume sur les plaies qui ne tardent jamais à apparaître en ces sombres moments. Relevons également l’effort de guerre de Télé-Québec dont les épisodes de Ciné-cadeau arrivent chaque fois en apportant un salut évoquant l’oasis en plein désert.

Qu’on ne se méprenne guère: j’aime Noël. Être avec sa famille, engloutir du pâté de viandes, des salades de pâtes et de la bûche avec une classe porcine, jouer aux cartes jusqu’au lever du soleil. Aller jouer au hockey sur une patinoire extérieure avec des kids du village qui essaient leurs nouveaux patins fraîchement déballés. Mettre un peu trop de Baileys dans son café pour ensuite le siroter tranquillement en écoutant la maisonnée qui s’éveille peu à peu. Écouter Love Actually en pleurant coupant des oignons.

Mais voilà, j’emmerde la lente attente avant les réjouissances. Et je déteste l’achat des cadeaux, les foules denses des centres commerciaux [avec leur musique de Noël, encore une fois], les stationnements surpeuplés et le manque d’inspiration quand vient le temps de dénicher l’ultime cadeau.

D’ailleurs, je croyais bien avoir enfin trouvé la solution à cet épineux problème que représente l’offrande de présents et j’avais développé un solide concept cette année. J’avais en fait prévu utiliser une approche old school. À mes quelques amis hipsters, j’envisageais donner des pommes et des oranges, question d’être vintage. Et puis pour le reste de ma famille, je comptais bien utiliser la bonne vieille technique des rois mages: distribuer aléatoirement de l’or, de la myrrhe et de l’encens. Mais bleh, après avoir conscieusement googlé le tout [qu’est-ce que de l’esti de myrrhe?] et réalisé que le cours de l’or s’élève à 1250$ l’once, j’ai bien peur que ce plan autrement parfait et génial tombe à l’eau.

J’imagine que je devrai donc me rabattre sur d’autres trucs old school comme l’amour et les certificats cadeau. Oh well.

Joyeux Noël.