Coeur (d’artichaut) surgelé

Youknowyouwantit

#youknowyouwantit

Ce sont les légumes congelés qui m’ont mis la puce à l’oreille. Certes, il y a eu les documentaires, Stephen King, Radiohead, les échecs, les Maxi-Fruits, la cartomancie, la peinture à numéros et les cartes Magic mais rien avant les légumes surgelés n’avait su soulever le doute chez moi. C’est que voyez-vous, je commence à soupçonner sérieusement que je suis inapte à faire preuve de modération.

En théorie, il n’y a rien là pour vous émoustiller la papille gustative. Des légumes simili cuits, rarement les plus savoureux (mention honorable toutefois au poupon maïs), qu’on réchauffe ensuite à la vapeur question de bien récolter ce bon goût typique de l’H2O. Or ça ne m’empêche pas d’en avoir une so-li-de quantité chez moi. Je n’irais pas jusqu’à dire que je pourrais nourrir une armée mais amenez-moi un bataillon de braves gaillards et je les sustente avec du brocoli bouilli sur un moyen temps.

J’en stocke mais j’en mange aussi. Avec du poulet grillé au BBQ, des pâtes arrosées de sauce soya, un filet de saumon poêlé, carrément seuls, légèrement grillés à broil ou encore avec du boeuf haché. Au dîner, au souper, comme collation. Que ceux qui pourfendent les légumes surgelés se rétractent! Le mélange californien de Sélections offre un rapport qualité/prix simplement indécent. Il y en a qui ont fait de la prison pour moins que ça. Et que dire du mix thaï de marque Irrésistibles, un mélange salement princier qui goûte la noblesse dans ta yeule.

Toujours est-il que je consomme le légume surgelé à une vitesse folle, comme le ferait un enfant avec des jujubes achetés avec l’argent des consignes de canettes de la maisonnée. Je m’empiffre de carottes bouillies et je bâfre en me goinfrant de fèves mi-croustillantes. Mais voilà, je suis conscient que je vis sur du temps emprunté. Immanquablement arrivera un jour maudit où je serai tout simplement incapable de manger une seule autre croquée de ces légumes, trop écoeuré. Et pourtant, je suis inapte à tempérer mon enthousiasme et faire preuve de parcimonie.

Joseph Léonard, un prêtre belge dont j’ignorais complètement l’existence avant de googler “citation excès” il y a douze secondes, disait que c’est le plus grand des excès que de n’en faire aucun. Je veux bien man mais tu réponds quoi à la SAQ qui dit que la modération a bien meilleur goût? Et plus accessoirement, tu me réponds quoi si je te dis que je commence à craindre que je sois incapable de me retenir de tomber dans l’excès et que je me lasse de tout ce dont j’abuse?

Parce que quand j’écoute les 24 premiers épisodes de Prison Break en 24 heures et que je n’en écoute jamais plus parce que j’en ai fait une overdose, ce n’est pas trop mal. Je vis assez bien aussi avec le fait de ne plus supporter d’entendre les Backstreet Boys après un passage à la préadolescence un brin trouble. Mais je fais quoi mettons si ça arrive aussi avec les trucs plus importants. Je fais quoi si j’ai la chienne que ça arrive avec les personnes dont je deviens trop proche? Une fille dont je m’éprendrais?

Ouin, non, cours toujours Joseph. Je ne deviendrai pas prêtre non plus.

La question demeure entière c’pendant.

Suivre la parade

Je balance souvent avec un brin de nonchalance que la seule chose dont j’ai peur c’est de perdre ma lucidité et de devenir sénile. Bien sûr, j’ai des tas d’autres peurs très sérieuses, comme celle des hauteurs par exemple, ou celle qui me tarabuste et m’empêche de trouver le sommeil parfois la nuit tant elle me serre la poitrine: celle de ne jamais voir le Canadiens de Montréal remporter le grand saladier de lord Stanley.

Mais si j’avais à identifier la peur qui m’angoisse le plus, ce serait définitivement celle-là. En fait, encore plus que la sénilité, je crois que j’ai peur de perdre ma faculté à comprendre ce qui se passe, saisir le monde qui m’entoure. Que mon acuité mentale s’émousse tranquillement jusqu’à avoir cette impression d’évoluer au ralenti alors que le monde tourbillonne à une vitesse folle autour de moi.

La vieille folle

“Coudonc crisse, qu’est-ce que tu lis comme ça?”

Je me souviens d’avoir été un peu saisi par le contraste entre le sacre et la voix plutôt douce avec laquelle il m’était balancé. Je venais de percuter un arbre comme il m’arrive parfois de le faire lorsque je suis un peu trop absorbé par la lecture d’un livre (ou Candy Crush) tandis que je marche.

J’avais levé les yeux vers le balcon d’où provenait cette voix. Une dame assez âgée y était juchée. Elle portait un grand chapeau de paille ainsi qu’une jolie robe fleurie très sobre. Elle me regardait avec un air légèrement amusé et je lui avais répondu que je lisais une biographie du 35e président américain, Johnny boy Kennedy.

On avait ensuite discuté plusieurs minutes. Elle m’a parlé de ses vingt années vécues dans l’Ouest américain, de la politique chez nos voisins du Sud. Elle avait un peu de cet esprit beatnik très séduisant doublé d’une candeur charmante. J’ai par la suite pris l’habitude de lui piquer un brin de jasette chaque fois que j’avais la chance de la croiser sur son balcon. Pendant longtemps, j’ai ignoré son nom. Chaque fois que je me risquais à le lui demander, elle me répondait la même chose en s’esclaffant:

“Appelle-moi la vieille folle.”

La dernière fois que je l’ai aperçu, c’était il y a un peu plus de deux mois. Je lui ai demandé pour qui elle comptait aller voter aux provinciales. “C’est rendu beaucoup trop compliqué pour moi tout ça, alors je préfère ne pas voter” qu’elle m’avait répondu.

Je ne sais pas encore très bien quoi penser de ça mais je lui avais rétorqué qu’en tout cas ça, ce n’était pas les propos d’une vieille folle. C’est là qu’elle m’a dit qu’elle s’appelait Céline.

Les dossiers complexes

C’était sur TV5 l’autre soir, passé 1 heure du matin à On n’est pas couché, un talk-show français animé par Laurent Ruquier. L’invité était l’avocat de Jérôme Kerviel, un trader accusé d’avoir causé des pertes de près de 5 milliards d’euros pour une banque en créant au passage des pertes d’un milliard pour le gouvernement français.

Un des points constamment évoqués par l’avocat durant l’entrevue était qu’il n’y avait pas dans l’appareil juridique suffisamment d’expertise financière pour être apte à juger de façon correcte et juste ce type de dossier. Devant un auditoire visiblement inapte à saisir les détails de l’affaire et à des panellistes qui avouaient candidement ne pas saisir les nuances du cas, il tentait de vulgariser le tout mais il m’apparaissait clair que c’était peine perdue puisque la quantité de connaissances requises pour saisir l’essence du problème était simplement trop grande.

Et ça m’a rappelé Céline qui disait ne plus vouloir voter puisque les enjeux lui apparaissent trop complexes. Et à cet instant-là, j’ai eu un bref vertige en songeant à tous ceux qui se diront sans doute ça dans dix, vingt ou trente ans.

L’ère des experts

J’ai la chance d’être entouré de gens brillants. Des gars et des filles qui sont des sommités dans leurs domaines pointus et donnent des conférences à divers endroits dans le monde puisqu’ils sont des experts. Des années durant, ils ont bossé sur un sujet précis, articulé une thèse étoffée et servent aujourd’hui de référence.

Je parlais récemment avec un de ces amis à l’esprit vif. Je le questionnais sur ses dernières recherches et au fil de la discussion, je lui demande combien de personnes peuvent réellement saisir toutes les subtilités de ces travaux. En Amérique du Nord, ils sont une vingtaine.

Et puis sur les finances publiques, la laïcité dans la sphère collective ou le réchauffement climatique, combien peuvent saisir toutes les subtilités et se prononcer? Remarquez que cela n’empêche pas les gens de s’y risquer, suffit qu’à se taper un vox pop au bulletin du soir pour se le rappeler avec virulence.

N’empêche qu’on peut se demander qui aura le droit de se prononcer sur les grandes questions dans les décennies à venir.

Les milligrammes d’Advagraf

“Il faudrait faire une biopsie du greffon.”

C’était le verdict du résident en néphrologie à mon dernier suivi médical. Comme j’en ai désormais l’habitude, j’avais été faire prélever quelques échantillons de mon sang quelques jours plus tôt. Et à la lueur des analyses sanguines, le résident, un jeune homme d’allure soignée à la voix assurée, avait conclu qu’il faudrait faire une ponction dans mon abdomen pour aller extraire un échantillon de mon rein.

S’il y a certes de ces grands experts comme ceux que je décrivais plus haut, il y a aussi ceux que l’on côtoie au quotidien, dont les médecins, par exemple. Je leur fais confiance, bien sûr, mais jamais sans avoir une certaine part de réticence à le faire.

Prenez cette biopsie. Puisque je me doutais bien que le jeune résident, sans doute qualifié et bien intentionné, n’avait jamais eu à subir cette intervention, je voulais quand même m’assurer qu’elle était bien nécessaire. C’est pourquoi je lui ai demandé pourquoi il en venait à cette conclusion.

“La créatinine est à 132, au-dessus de la borne supérieure.”

J’avais aussi vu ce chiffre quelques minutes plus tôt en scannant rapidement l’écran d’ordinateur.

“Mais l’hémoglobine se porte bien, phosphore et calcium sont nickels, même chose pour le potassium. Et puis regardez le tacrolimus: la dose est trop élevée et c’est un médicament vasoconstricteur. Pas besoin de biopsie, baissons plutôt la dose d’Advagraf à 13 milligrammes.”

Le résident eut un air surpris de voir que je le challengeais tandis que la néphrologue à ses côtés se pencha à son tour sur l’écran. Plusieurs longues secondes s’écoulèrent avant qu’elle prononce son verdict:

“Monsieur Houde a raison, changeons plutôt la prescription d’Advagraf”.

J’étais ressorti du cabinet un peu abasourdi, conscient que si je n’avais rien dit, j’aurais en main un rendez-vous pour le bloc opératoire. En retournant à ma voiture, j’ai dû repasser devant la salle d’attente qui n’était remplie que de personnes assez âgées. Je me suis demandé combien d’entre elles auraient remis en question le diagnostic et j’en suis venu à la conclusion que fort probablement aucune ne l’aurait fait.

Et j’ai pensé à moi, plus vieux, et à ce qui adviendrait lorsque je ne pourrai plus suivre la parade et comprendre ce qu’on me dira. Lorsque le monde autour de moi deviendra de plus en plus abstrait, de plus en plus avancé. Et j’ai ressenti cette angoisse à nouveau, celle de devenir simple passager d’un immense train. Un train si long qu’il est impossible d’apercevoir le wagon de tête tellement il est loin devant, se fondant dans le vague de l’horizon. Un train dont les passagers ignorent la destination. Tant que le paysage est beau et la température supportable, nul besoin d’importuner l’hôtesse, on se laisse transporter.

Et comme à chaque fois que je ressens ce vertige, je repense à ce que Céline m’avait dit lorsque je lui avais demandé si ça ne la frustrait pas d’arriver à ce constat que les choses étaient désormais trop compliquées pour elle et qu’elle ne comprenait pas tout. Un petit sourire aussi moqueur qu’attendri au visage, elle m’avait répondu:

“Tu sais, tu es peut-être encore trop jeune pour le réaliser mais les plus belles choses dans la vie, ce sont très souvent celles qu’on ne parvient pas à comprendre complètement.”

JE HAIS NOËL [en novembre, mettons]

En fait, pas juste en novembre. Plutôt jusqu’à ce que j’aie complété mes emplettes de cadeaux. Bref, je hais Noël jusqu’au 24 décembre.

The_Grinch_by_UBob

Bien entendu, il n’en a pas toujours été ainsi. À un très jeune âge, je guettais l’arrivée des cadeaux du Père Noël, me précipitant chaque matin dès mon réveil vers le sapin afin de voir si ce dernier m’avait apporté tous ces beaux joujoux que je voyais en rêve et que je lui avais commandé [en espérant qu'il n'ait point oublié mon petit soulier]. Cela ne dura qu’un temps. Car bien que je ne m’appelle pas Isaac Newton, le gamin que j’étais à l’époque eut tôt fait de réaliser que le système de livraison du petit papa Noël violait allègrement toutes les plus élémentaires lois de la physique.

Faire le tour du monde en une nuit avec des rennes volants pour livrer des cadeaux à tous les enfants du monde [MÊME CEUX SANS CHEMINÉE]? Come on man.

Je suis malgré tout parvenu à surfer quelques années supplémentaires sur la vague [le tsunami!] de l’haletant calendrier de l’Avent. Quel plaisir quand même que celui de se lever à l’aurore pour s’élancer en direction d’un calendrier de carton illustré d’une image ringarde afin de pouvoir se délecter d’un gargantuesque 25g de vieux vieux chocolat au lait pendant les 24 jours qui précèdent l’anniversaire de la naissance du kid de Nazareth.

Arriva cependant une phase de graduelle désillusion. À la fin de mon enfance, j’ai réalisé que Poste Canada m’avait habilement berné, les o du fameux code postal pour écrire au pôle Nord étaient en fait des zéros. HOH OHO mon cul. Avoir les bas qui amassent les aiguilles de sapin a fini par me rendre las. Personnifier Joseph dans la crèche vivante de ma douce paroisse de St-Louis-de-Gonzague-de-Pintendre m’a achevé.

Fuck Noël.

Je tempère mes intempestifs propos. Fuck la période pré-Noel. Celle qui débute en novembre, quand on commence à nous pousser les ritournelles nowellesques dans tous les commerces. Le catalogue des chansons des fêtes se limitant à une vingtaine de tounes reprises des centaines de fois, il y a de quoi virer fou. C’est aussi une période meublée de publicités agressives incitant à la consommation, le tout dans un décor ambiant qui pourrait prétendre à la ceinture de champion de la quétainerie sans le moindre complexe. What’s up avec les boules et les jeux de lumière dans des conifères?

À ce sujet, j’ai d’ailleurs été stupéfait de constater que la petite épicerie de mon quartier arborait déjà son look des fêtes le 17 novembre. Du jour au lendemain, on avait notamment suspendu une immense quantité de flocons décoratifs au plafond. On me traitera sans retenue de puriste mais au milieu du mois de novembre, m’est avis que s’il y a plus de neige dans la décoration de ton épicerie que dans la grasse chevelure de ton boucher, tu te dois de revoir tes priorités en tant que commerçant.

Certes, cette période de l’année n’est pas totalement dénuée de plaisir. Notons au passage que de se saouler de la façon la plus corporate possible au traditionnel party de bureau s’avère souvent être un bref mais fulgurant baume sur les plaies qui ne tardent jamais à apparaître en ces sombres moments. Relevons également l’effort de guerre de Télé-Québec dont les épisodes de Ciné-cadeau arrivent chaque fois en apportant un salut évoquant l’oasis en plein désert.

Qu’on ne se méprenne guère: j’aime Noël. Être avec sa famille, engloutir du pâté de viandes, des salades de pâtes et de la bûche avec une classe porcine, jouer aux cartes jusqu’au lever du soleil. Aller jouer au hockey sur une patinoire extérieure avec des kids du village qui essaient leurs nouveaux patins fraîchement déballés. Mettre un peu trop de Baileys dans son café pour ensuite le siroter tranquillement en écoutant la maisonnée qui s’éveille peu à peu. Écouter Love Actually en pleurant coupant des oignons.

Mais voilà, j’emmerde la lente attente avant les réjouissances. Et je déteste l’achat des cadeaux, les foules denses des centres commerciaux [avec leur musique de Noël, encore une fois], les stationnements surpeuplés et le manque d’inspiration quand vient le temps de dénicher l’ultime cadeau.

D’ailleurs, je croyais bien avoir enfin trouvé la solution à cet épineux problème que représente l’offrande de présents et j’avais développé un solide concept cette année. J’avais en fait prévu utiliser une approche old school. À mes quelques amis hipsters, j’envisageais donner des pommes et des oranges, question d’être vintage. Et puis pour le reste de ma famille, je comptais bien utiliser la bonne vieille technique des rois mages: distribuer aléatoirement de l’or, de la myrrhe et de l’encens. Mais bleh, après avoir conscieusement googlé le tout [qu'est-ce que de l'esti de myrrhe?] et réalisé que le cours de l’or s’élève à 1250$ l’once, j’ai bien peur que ce plan autrement parfait et génial tombe à l’eau.

J’imagine que je devrai donc me rabattre sur d’autres trucs old school comme l’amour et les certificats cadeau. Oh well.

Joyeux Noël.

Épicatéchine, sodomie de mouches et perfection

C’était une fin de soirée de soirée comme nous en avons tous. Minuit relégué aux oubliettes, la main gauche à demi sous le calecif, errant aux abords du pubis afin de se réchauffer les phalanges transies par l’automne qui achève et la droite sur le touchpad de son portable, on se ramasse sur tou.tv pour écouter Curieux Bégin.

N’est-ce pas?

L’émission allait bon train et me fournissait mon apport quotidien de close-up d’artichauts, de saupoudrage théâtral d’épices et de suggestion de vin formulée en pigeant dans un champ lexical qui donnerait une semi-croquante au plus gâteux des membres de l’Académie française. Aussi bien dire que je fucking frétillais sous l’édredon lorsque soudain, une des collaboratrices présentes se lance dans un exposé sur les vertus de l’épicatéchine.

C’est que voyez-vous, l’épicatéchine [notamment contenue dans le cacao], possède d’étonnantes propriétés bénéfiques au développement de la mémoire. Il semblerait que l’on ait, en laboratoire, donné de grandes quantités d’épicatéchine à des escargots avant de les submerger dans une eau pauvre en oxygène. Asphyquié, ces pauvres mollusques à qui on aurait souhaité un meilleur sort [se faire tapisser d'ail avant de se faire gratiner, notamment] déployaient donc leur espèce d’antenne/tuba afin de respirer hors de l’eau. Les chercheurs les forçaient ensuite à rétracter ce tuba en simulant un danger par le tapotement de leur doigt sur celui-ci. Et bien semble-t-il que les spécimens gavés à l’épicatéchine retiennent 8 fois plus longtemps qu’un danger se terre à l’extérieur avant de se risquer à nouveau.

Mind blown pis toute.

Bien sûr, j’ai depuis appelé un de mes [nombreux] savants amis à l’insectarium de Montréal et ce dernier était catégorique: on établit là un nouveau précédent en terme de profondeur d’enculage de mouche.

Il n’en demeure pas moins qu’en regardant l’émission, j’ai repassé dans ma tête mon alimentation de la semaine précédente et en y constatant un flagrant et déplorable déficit d’épicatéchine, je me suis immédiatement dit que je devrais en intégrer à ma diète.

J’ai finalement abandonné le projet mais il n’en demeure pas moins que j’ai l’impression que la liste des choses que l’on “devrait” faire s’allonge à chaque jour qui passe. Parce que ce sont deux choses que je fais régulièrement, les gens me disent souvent qu’ils devraient lire plus, qu’ils devraient courir plus. Comme on dit fréquemment que l’on devrait se reposer plus, qu’on devrait manger mieux.

Ça frôle parfois la névrose.

J’ai notamment rencontré une fille cet été qui m’avoua, l’air grave et sur le ton d’une meurtrière en série rongée par les remords confessant ses sordides crimes sur son lit de mort, qu’elle ne se passait pas assidûment la soie dentaire. Si elle m’avait ensuite mentionné avec le même sérieux qu’elle prenait parfois la liberté de ne pas ingérer sa portion hebdomadaire recommandée d’oméga-3, elle m’aurait presque convaincu de réviser mon palmarès des grands de la transgression des normes sociales pour l’insérer quelque part entre Nelson Mandela et Mohammad Ali.

Et nous serons de plus en plus comme ça, dans plus en plus de domaines. Je pense notamment aux parents qui, me semble-t-il, se mettent une pression hallucinante sur les épaules poussant même parfois jusqu’à vouloir atteindre la perfection autant dans le parentage que dans leurs carrières professionnelles. Je soupçonne qu’ils étaient bien peu nombreux les parents à s’autoflageller il y a 30 ans parce que leur progéniture n’était pas inscrite à 26 activités parascolaires où elle serait adéquatement psychostimulée.

La liste des choses néfastes pour la santé s’allonge. Ne pas lire les étiquettes de nos produits alimentaires reviendrait à vivre sur la corde raide à en entendre certains. Enfourcher son vélo l’espace d’un pâté de maisons sans revêtir un casque serait d’une témérité sans nom.

Je crains qu’à force de toujours pousser cette logique plus loin, on en devienne un peu fou, rongé par le stress et la pression. Et puis je crains surtout ce matin fatidique où j’ouvrirai mon téléphone pour y voir les dernières manchettes et lire que ça y est, les études sont on ne peut plus unanimes: le plaisir est cancérigène.

Les cons se cachent pour mourir

Il y avait ce type à l’école primaire, Marc-Antoine qu’il s’appelait. Je garde bien peu de souvenirs de l’impubère susnommé, mais mentionnons au passage qu’il est une des deux personnes qui, au cours de ma quiète vie, m’ont assené un coup de poing. Une droite franche, dans son cas, qui eu le lot d’atterrir directement sur mon museau et qui fit voler en éclats quelques vaisseaux sanguins nasaux, ne manquant guère de transformer au passage le sobre vestiaire d’éducation physique de l’école Les Moussaillons en véritable scène sanguinolente que n’aurait pas reniée Tarantino. Yep, rien de moins madame la Marquise.

Comment un sage gamin tel que moi avait pu se retrouver dans pareil pétrin me demandes-tu? Judicieuse question, cher lectorat alerte. Je suis en fait une simple victime, moi qui tentait de m’immiscer dans un conflit fort sérieux [probablement sur l'éventuelle utilisation de la raquette de badminton la plus cool de l'école durant le cours à venir, je ne sais trop] afin de séparer deux belligérants qui allaient d’imminente façon en venir aux coups. Puis paf! Je recevais la seule fronde lancée de tout le combat. Dommages collatéraux qu’ils disent.

Nul besoin, donc, de préciser que je clame mon innocence dans toute l’affaire! Cela dit, dans le différentiel pugilistique des taloches méritées, je considère m’en sortir à bon compte sur l’ensemble de ma vie.

ANYWAY.

Marc-Antoine était, n’ayons pas peur des mots, un con. Parmi les quelques épars souvenirs que j’ai du mécréant en question, notons au passage que ce dernier avait une approche singulièrement jambonne au ballon-chasseur. En effet, sa stratégie consistait à viser directement la face de ses adversaires.

Évidemment, le premier réflexe de tous est de réaliser qu’il s’agit là d’un stratagème digne d’un quotient de boîte à pain puisque la superficie d’un visage est fortement inférieure à celle d’un torse par exemple et qu’il s’agit en plus d’une cible particulièrement mobile latéralement. Accessoirement, certains noteraient également que de recevoir un ballon en pleine poire, ça fait mal en calice.

Cependant, le haut fait d’armes du petit snoreau en question consistait à tuer des mouches avant de sournoisement les introduire dans le lunch d’autres enfants ce qui ne manquait jamais de causer tout un émoi dans l’entièreté de la garderie scolaire. On sous-estime trop souvent l’efficacité d’un bon combo mouche tsé-tsé tranche de beloné comme épicentre d’une crise en garderie.

Puis arriva un jour où l’école décida d’organiser une sulfureuse discothèque en soirée, un truc qui promettait de groover en masse, avec des lasers dans le gymnase, Barbie Girl d’Aqua dans le plafond, des lifts parentaux et des permissions de rentrer après 10 heures.

L’opulence.

Cette même journée, lors d’un de ces raids dont lui seul avait le secret, Marc-Antoine débusqua une solide araignée. Velue à en faire pâlir d’envie le doc Mailloux et grosse à en intimider Aragog, l’araignée d’Hagrid dans Harry Potter.

Yep, grosse de même.

Ti-Toine eut ensuite la brillante idée d’introduire la bestiole morte en question dans le macaroni tout garni de Katie Leclerc. Prestement, Katie se mit à chier des taques. Le brouhaha s’ensuivit, cohue générale, réprimande exaspérée et sentence prononcée. Le sort en est jeté, M-A se verrait être interdit de jouer à la table de Mississippi pour une semaine.

Le soir, en pleine disco, la grogne populaire se fait entendre contre le paria, Katie Leclerc en tête. On juge la peine trop clémente. Attroupée le long du muret d’escalade, la foule invective le malfrat en son absence:

En tout cas c’est vraiment un cave”

C’est quoi son problème à lui, hein?”

En plus y’est laite”

Des gens ont passé la totalité de la rumba dans leur coin, comme ça, à pourfendre Marc-Antoine. Tandis qu’ils auraient pu se donner un solide buzz de Coke diète, participer à un concours de limbo, se déhancher furieusement sur un parquet avec des lignes de terrain de handball, ils ont préféré passer leur temps à rouspéter. En d’autres mots, tandis qu’ils auraient pu se vautrer dans toute la luxure dont peut rêver un jeune de 10 ans, ils ont plutôt choisi de discuter en long et en large de la connerie de quelqu’un d’autre.

Vous savez, ce moment de “lucidité” dans la douche le matin où tu es persuadé d’avoir déniché une analogie absolument incroyable à quelque part entre le shampoing et le revitalisant? Never trust it.

Parce qu’à la base, j’avais surtout envie d’écrire sur tous ces cons à qui on donne énormément d’exposure sur tous les réseaux sociaux. Ça me sidère de plus en plus de voir à quel point on relaie les écrits, les vidéos ou les facéties de tous genres de personnes qu’on juge comme étant épaisses.

Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, un blogueur québécois a publié un texte qui se voulait semble-t-il humoristique dans lequel il offrait à une vedette du star-système québécois de la baiser (très) sauvagement en décrivant le tout de façon fort graphique. Levée de boucliers, on dénonce ce brûlot et on invective son auteur. Mais surtout, on partage son billet. Sur Facebook, Twitter, mIRC, chaîne de courriel sur caramail, on publie un lien vers le texte en spécifiant tout de même au passage:

En tout cas c’est vraiment un cave”

C’est quoi son problème à lui, hein?”

En plus y’est laite”

Et les gens vont lire. En grand nombre. 100 000 fois en une journée, dans le cas qui nous occupe, selon ledit blogueur. Hallucinant quand même.

Pour chaque chronique que je vois être relayée sur Facebook accompagnée d’un commentaire positif, j’en vois facilement une dizaine qu’on partage en ajoutant une remarque désobligeante, une insulte.

Une forte proportion de vidéos viraux expose des gens qui font la démonstration de leur bêtise. Pensons notamment au sympathique jeune homme qui était outré qu’on lui refuse l’entrée d’un bar puisque, semble-t-il, son père est substantiellement fortuné riche en tabarnak.

Le pain et le beurre des Duhaime et Martineau, ce sont leurs haters. Leurs plus efficaces porte-paroles, ceux qui engrangent les clics et donnent de la visibilité à leurs textes, ce sont les très nombreuses personnes qui prennent le temps de publier des liens vers leurs chroniques en spécifiant au passage que mautadine que c’est des caves.

J’ignore s’il s’agit là d’un trait humain que de focaliser sur ce qui lui semble être idiot. Peut-être est-ce là une façon de mieux se sentir collectivement. Pointer une personne et tous ensemble spécifier qu’on trouve ça risible semble avoir quelque chose de réconfortant, comme si d’avoir un dîner de con 2.0 apaisait les esprits en manque de confiance. Pourtant, j’aurais cru que la quantité abyssale de télé-réalité disponible aurait suffi à combler ce besoin. Oh well, /Psycho-socio-pop.

J’ai simplement le sentiment qu’en mettant les projecteurs sur la connerie, on porte ombrage à ce qui est lumineux. Qu’on aurait avantage à relayer l’intelligence, retweeter le génie, souligner la pertinence, un peu moins dénoncer les insignifiances et un peu plus encourager la brillance. Au lieu d’écrire un commentaire pour invectiver un journaliste que vous haïssez, prenez la plume pour féliciter le bon coup de celui que vous respectez.

Combien de mères ont prodigué un dérivé du fameux conseil ignore-le-pis-il-va-se-tanner? Agissons donc un peu plus de la sorte et peut-être aura-t-on graduellement l’impression que notre espace public s’assainit, que nous sommes beaucoup moins tarés qu’on le croyait en tant que collectivité. Les gens louches finiront par disparaître d’eux-mêmes.

Prenez Marc-Antoine. Par un curieux hasard, c’est lui qui emballait mes emplettes dans une épicerie d’un village obscure de la Rive-Sud de Québec pas plus tard que le week-end dernier. J’ai un pas pire feeling qu’il ne fait plus chier grand monde.