L’homme optimisé: deuxième partie

La première partie est ici, la troisième risque d’arriver avant la fin du monde. Genre.

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Il aurait été difficile qu’il en soit autrement. C’est qu’il y de cela plusieurs années, Jean-Luc Lagrange s’était interrogé sur le bien-fondé de ce qu’il appelait alors la quête de l’amour. Intrigué, homme de méthode, l’actuaire s’était attelé à la tâche, tout déterminé qu’il était à investiguer la question.

Ainsi, il avait pris soin de colliger les données des plus frais recensements, il avait accumulé les données statistiques sur le célibat, estimé empiriquement la durée de vie d’un couple, émis des hypothèses afin de jauger les paramètres d’une loi multivariée qu’il confectionna avec virtuosité. Minutieux, il modélisa un indice relatif de bonheur et s’en remis de bonne foi à la loi des grands nombres.

Après quoi, solennel, il déclencha son générateur de nombres aléatoires, s’assit devant l’écran cathodique de son ordinateur et il patienta tandis que des milliers de simulations stochastiques s’effectuaient sous ses yeux placides. Puis l’écran se figea. Lagrange demeura interdit quelques instants, plissa les yeux afin de bien voir le chiffre et l’interpréta de la seule façon possible:

L’amour n’avait rien d’optimal.

Dès lors, tout allait de soit pour lui et il n’accorda plus aucune importance à ces choses qui lui semblaient désormais réglées. D’ailleurs, il ne lui incomba pas de délaisser cette quête de l’amour, tout naturel qu’il était pour lui de toujours rechercher ce qu’il considérait être l’optimisation.

Voilà bien l’unique raison qui puisse expliquer qu’il ne perdit pas le souffle en entrant dans l’autobus. Car Marie est une de ces femmes qui vous tétanise, celles qui vous font oublier pour quelques instants le poids accablant du monde et vous font goûter à cette saveur exquise, celle de l’éternité, celle du temps suspendu.

Elle portait ce jour-là une splendide et légère robe aux couleurs vives. Ses cheveux bruns retenus d’un ruban argenté laissaient entrevoir des traits d’une finesse peu commune et son sourire avait l’opalescence d’un astre céleste. Qu’intéressé par sa place illégitimement occupée, Jean-Luc ne remarqua rien de tout ça, pas plus qu’il ne releva le subtil mais enivrant parfum de lavande qui s’échappait de la jeune femme lorsqu’il s’enquit:

  • Pardon madame, auriez-vous l’amabilité de me laisser votre siège?

Interloquée, elle prit le temps de regarder à l’avant comme à l’arrière, constatant de visu que l’autobus était autrement vide, se retourna et demanda d’un air amusé:

  • Et pourquoi donc voudriez-vous une chose pareille?

Pris au dépourvu, Jean-Luc maugréa quelques excuses, “Oubliez tout ça, je suis désolé”, puis alla s’asseoir dans un banc bien plus loin, attendant patiemment son arrêt et quitta le véhicule sans jeter un quelconque regard sur Marie qui n’avait pas, quant à elle, manqué d’observer un peu plus cet homme étrange qui lui avait bizarrement réclamé sa place.

Le reste de la journée de Jean-Luc, comme le reste de sa vie jusqu’à présent, se passa sans heurt, inflexible dans sa routine, espaçant ses pauses uniformément dans sa plage horaire, mangeant son repas conforme au guide alimentaire canadien à midi tapant à sa place habituelle. À 15h58, il ferma son ordinateur, juste à temps pour cueillir le bus qui s’arrêta à 16h02 devant la porte du gratte-ciel où il travaille. Lorsqu’il se coucha ce soir-là, il n’eut aucune pensée pour la jeune femme qui avait anecdotiquement occupé son siège ce matin-là.

Levé à 6h05 le matin suivant, il ne dérogea d’aucune de ses habitudes si bien qu’à 6h53, il pénétrait dans l’autobus pour constater, cette fois-ci avec irritation, que son siège était une fois de plus occupé par la jeune femme. Sans demander son reste, il alla s’asseoir immédiatement dans le même banc que la veille.

Le manège se répéta les jours suivants, au damne de l’homme à l’exaspération grimpante. Marie ne manqua d’ailleurs pas de noter avec amusement que sa présence semblait le courroucer et elle entreprit de prendre cela pour un jeu, s’assoyant toujours au même endroit, observant du coin de l’oeil cet homme qui convoitait sa place pour une raison quelconque.

Après quelque temps cependant, sa curiosité l’emporta sur son plaisir à voir quelqu’un être en colère de façon aussi insolite et après qu’il eut été s’asseoir à ce qui était devenu sa nouvelle place privilégiée, elle se leva et l’interpella:

  • Je suis prête à vous laisser mon siège si vous me dites pourquoi vous le voulez ainsi.

Surpris, Jean-Luc releva la tête, puis dit après deux, trois secondes de réflexion:

  • Votre siège est de loin le plus optimal que contienne ce véhicule.

Marie s’esclaffa alors d’un rire franc:

  • Et dis-moi, quel est ton nom?
  • Jean-Luc.
  • Et bien, Jean-Luc, je change les termes de notre entente. Je te laisse ma place à condition que tu me parles durant le trajet, tu me fais rire. Explique-moi, en quoi cet endroit précis est-il optimal?

Peu habitué à ce qu’on lui parle ainsi, l’actuaire commença à discuter de l’emplacement des fenêtres en allant s’asseoir à la place dont il s’était tant ennuyé dans les dernières semaines. Marie pris place directement à sa droite et les deux parlèrent de choses et d’autres jusqu’à l’arrivée de Jean-Luc au travail. Il quitta le bus sans se retourner, prêt pour son labeur quotidien, insouciant de ce qu’il venait de vivre.

C’est que les hommes ont ce défaut, celui d’être les derniers à réaliser qu’ils sont amoureux. Mais après tout, n’en est-il pas mieux ainsi? Autrement, ils prendraient peur avant qu’il ne soit trop tard. Et il y a des histoires qui n’auraient jamais lieu. Des histoires comme celle de Jean-Luc Lagrange.

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4 thoughts on “L’homme optimisé: deuxième partie

  1. Val: Elles sont plaisantes à écrire en tout cas.

    Guillaume: Le suspense est entier!

    Sophie: Vrai aussi. Bref, les hommes l’échappent au niveau du timing, rien de nouveau sous le soleil j’imagine.

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