N’eût été du battement régulier des espadrilles d’un coureur solitaire contre le gravier, rien n’aurait troublé le silence complet qui régnait dans ce rang éloigné qu’une bande de conifères fournis bordait.
“30 minutes. Distance parcourue: 8.24 kilomètres”
Cette voix, c’était celle de l’application du téléphone intelligent de Vincent Lemieux qui mesurait ses performances par l’entremise d’un GPS. Depuis bientôt deux semaines, c’était la seule voix féminine qui meublait son quotidien.
Soudainement, l’appareil qu’il insérait dans sa poche lors de ses sorties se mit à vibrer, signe qu’on tentait de le rejoindre. Fidèle à son habitude, il laissa l’appelant tomber sur sa boîte vocale, se disant qu’il jugerait bien à la teneur du message s’il valait la peine de rappeler. Il continua donc sa trotte sans s’interrompre jusqu’à ce qu’il soit revenu chez lui après un parcours de précisément 12.5 kilomètres. Machinalement, il actionna sa boîte vocale d’où une voix familière se fit entendre:
“Hey salut Vinny, c’est Rich! Écoute, comme tu le sais, heum… Geneviève a décidé de mettre fin à votre contrat un peu prématurément. Si tu veux passer à mon bureau plus tard aujourd’hui, on pourrait regarder tes options. À bientôt”
Voilà un appel qu’il appréhendait depuis déjà quelques jours, fort conscient que l’épineux dossier devrait se régler tôt ou tard. Aussi bien tôt que tard se dit-il en se promettant de profiter d’une de ses rares journées de congé pour se rendre au bureau de Richard situé au centre-ville un peu plus tard au courant de la journée.
C’est ainsi qu’après un copieux déjeuner, deux épisodes de sa nouvelle télésérie favorite et une douche assortie d’une branlette d’une langueur à en vider le réservoir à eau chaude, il prit place dans sa voiture de l’année en direction du bureau de Richard L’Espérance, son courtier en partnership amoureux. Roulant avec une hargne défiant toutes les lois régissant le Code de la route, il ne prit qu’une vingtaine de minutes à parcourir les kilomètres pourtant nombreux qui séparaient sa demeure du longiligne complexe où se trouvaient aménagés au 32e étage les luxueux bureaux du courtier.
Une fois sa voiture garée dans le stationnement souterrain, Vincent se dirigea vers les ascenseurs sans hésiter, lui qui connaissait désormais bien le chemin, l’ayant parcouru plusieurs fois dans les dernières années, précisément à cette même période de l’an par ailleurs.
Il s’engouffra donc dans l’élévateur et après quelques secondes qui lui parurent une éternité, l’embrasure se referma et il ressentit la légère secousse caractéristique du moteur hydraulique qui se mit en branle. Habituellement amorphe durant les quelques secondes que dure ce type de montée, il se mit à réfléchir sur l’influence qu’on eut les ascenseurs sur la société moderne.
Parce qu’avant leur invention, il aurait semblé farfelu à tout architecte de songer à des édifices de plus de cinq, voire six étages. La construction de gratte-ciel comme celui dans lequel il se trouvait a été rendue possible grâce à la confection d’ascenseurs. C’est tout l’urbanisme moderne, au fond, qui s’appuyait sur cela. Qu’en aurait-il été de la répartition géographique des populations, de la densité des masses humaines sur le globe, du…
Ding
La sonnerie lui annonçant qu’il était à destination l’extirpa de ses élucubrations uchroniques et il se dirigea vers la porte où se trouvait inscrit d’une calligraphie tapageuse le slogan douteux de l’entreprise:
COURTIER EN PARTNERSHIP AMOUREUX
RICHARD L’ESPÉRANCE
QUI SAIT JUSQU’OÙ ÇA POURRAIT VOUS MENER?
Sans s’attarder à l’inscription qui la ornait, le jeune homme poussa la porte pour pénétrer dans un vaste vestibule où régnait un imposant bureau de verre derrière lequel se trouvait une réceptionniste fort jolie. Blonde et mince, elle arborait un microscopique décolleté qui laissait entrevoir une proéminente poitrine qui, à n’en point douter, avait reçu quelques coups de bistouri.
-
Monsieur Lemieux, lança-t-elle d’une voix enthousiaste, Rich vous attendait justement. Veuillez prendre place dans la salle d’attente, je vais l’appeler pour lui dire que vous êtes là.
Nonchalamment, Vincent se dirigea donc vers ladite salle d’attente où 3 larges divans de cuir noir étaient orientés pour faire face à une immense télévision haute définition qui surplombait un aquarium où nageaient quelques poissons multicolores.
Confortablement assis, il se remémora la première fois où il avait rencontré Richard.
C’était un vendredi soir, il y a six ans. Comme ils en avaient l’habitude à l’époque, lui et ses amis étaient sortis en boîte afin de boire et, si la chance était de leur côté, rencontrer des filles qui daigneraient bien coucher avec eux. Étant bien peu porté sur la danse contrairement à ses comparses, Vincent était donc accoudé seul au bar à s’enfiler promptement quelques shooters lorsqu’un homme, début-trentaine, chevelure un peu défraîchie et veston passé mode l’accosta d’une voix rauque:
-
Hey le jeune, t’as l’air de t’emmerder pas mal. Un beau gars comme toi, il me semble, ça devrait être en train de cruiser sur le dancefloor, you know?
-
Bof…
-
Cooome on! Ne me dis pas que t’aurais pas envie de te taper une de ces chixs, right?
-
J’sais pas. J’irai peut-être plus tard.
-
Holy shit, t’as l’air de t’ennuyer mon p’tit bonhomme. Moi à ton âge, j’étais toujours primé pour me trouver quelqu’un avec qui fourrer.
-
Bah, on dirait qu’on finit par s’en lasser. Des fois je me dis que ça serait pas pire de faire autre chose que juste me mettre.
-
Oh, that’s my boy! Écoute, j’ai justement un truc qui pourrait t’intéresser.
Il lui avait alors tendu une carte d’affaires avec son nom, ses coordonnées et ce slogan: qui sait jusqu’où ça pourrait vous mener? À l’époque, il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait faire un courtier en partnership amoureux. Il avait donc enfui la carte dans son portefeuille et n’y avait pas repensé pendant des mois jusqu’au jour où, tombant par hasard sur celle-ci, il décida de lâcher un coup de fil.
Rapidement, L’Espérance lui expliqua que son métier consistait à mettre les gens en contact. Son rôle, lui dit-il, était d’agir à titre d’entremetteur entre deux personnes qui recouraient à ce type d’agence et de leur faire signer ce qui s’appelait une entente de relation. D’une durée variable, le contrat ainsi signé obligeait ensuite les signataires à vivre en couple pour toute la période définie. Si le concept était méconnu à l’époque, il s’agissait maintenant de la façon la plus courante pour les couples de se former. Usant d’outils de plus en plus sophistiqués, les courtiers mettant désormais en contact des centaines de millions de personnes annuellement.
Intrigué, Vincent avait alors signé un premier contrat qui l’engageait à être 3 mois avec une dénommée Sophie. De belle apparence et relativement vive d’esprit, le jeune homme avait finalement passé 6 mois avec cette dernière avant que le deuxième contrat ne vienne à échéance et que, d’un commun accord, le deux décident de ne pas renouveller. Peu de temps après, il avait signé pour 6 mois avec Véronique, une brunette enjouée qu’il décida de larguer au bout du semestre.
Il y avait ensuite eu Caroline pendant 1 an, Marie-Pier pendant 2 ans, Stéphanie 1 an et, tout récemment, Geneviève pendant 11 mois. Se prévalant d’une clause prévue au contrat allouant une période où il était possible de rompre l’engagement sans pénalité, cette dernière avait donc cessé leur entente prématurément. Vincent avait reçu la visite d’un huissier à son travail qui lui avait remis un avis de rupture. Les gens ne cassaient désormais plus, il se prévalait plutôt de clause de rupture.
Voilà donc pourquoi il se retrouvait ce matin-là dans les bureaux de son courtier. Toujours dans l’attente de ce dernier, il décida de feuilleter un magazine disposé sur la table de la salle d’attente. Il s’agissait de la dernière édition de Love Affaire, un périodique spécialisé qui s’intéressait au marché désormais coriace des partnerships amoureux. En une se trouvant la photo d’un jeune couple souriant, main dans la main. Vincent parcourut la couverture où on annonçait quelques-uns des articles:
“Derivatives: Is a Put the new solution against mate’s gain of weight?”
“Speculation: Will the fake boobs bubble burst in 2012?”
“How to optimize the value of a big penis in the Asian market”
“Love Insurance: Should you insured yourself for the risk of early separation”
Il en était à survoler un article lorsque la voix rauque de son courtier retentit:
De l’homme au look douteux qu’il était à l’époque, Richard s’était littéralement métamorphosé depuis. Arborant une coupe de cheveux dernier cri, souriant d’une dentition que seul un dispendieux blanchiment pouvait rendre aussi étincelante, vêtu d’une chemise griffée, il faut dire que le marché des partnerships qui avait explosé dans les dernières années avait fait de lui un homme riche.
D’un pas énergique, il se dirigea vers son client qu’il salua d’une poignée de main aussi franche que vigoureuse avant de l’inciter à le suivre dans son bureau.
-
Je me demandais quand tu finirais par m’appeler Richard, ça fait déjà deux semaines.
-
Rich, mon Vinny, je t’ai déjà dit de m’appeler Rich! Écoute, je reviens tout juste d’une convention de courtiers à L.A. Fas-ci-nant. Love Generator présentait la septième version de leur logiciel. Ils ont intégré une douzaine d’autres variables à leur modèle. Il y avait aussi une compagnie allemande qui présentait ses dernières avancées en matière de matchmaking génétique. Peux-tu croire qu’il n’y a pas si longtemps encore, les gens laissaient tout ça au hasard?
Sans lui laisser le temps de répondre, il continua:
-
Écoute Vinny Boy, j’ai fait le tour de ton dossier tout à l’heure, je dois dire que c’est très prometteur. T’es tout un agent libre! Revenus annuels dans le centile 96 pour ton âge au Canada, indice de masse corporelle avantageux, beauté physique côté AA selon Meyer and Sachs…
Meyer and Sachs était une firme nord-américaine réputée indépendante qui se chargeait d’évaluer aux trois mois l’apparence physique selon une liste exhaustive de critères relatifs à l’endroit du monde où vit la personne jaugée. Le courtier continua son énumération:
-
Compétent en cuisine française, fluide dans trois langues, détenteur de quatre certificats en connaissance générale, shit, t’as même un score Tucker de 2133!
Le score Tucker, nommé en l’honneur de William Tucker, un éminent mathématicien à la tête d’une équipe de recherche du M.I.T., était une mesure qui permettait, en se basant sur le système Elo évaluant la performance des joueurs d’échecs, d’attester les capacités sexuelles d’une personne. Mondialement reconnu, l’indice se fondait sur l’évaluation que chaque partenaire faisait de l’autre, des scores mutuels des personnes impliquées et d’une dizaine d’autres critères. 2851: Deep Poo vs Cocksparov, le porno de l’heure, racontait d’ailleurs l’histoire d’une cyborg qui se tape un étalon russe.
Stoïque devant l’énumération des qualités qui faisaient de lui un être recherché sur l’effervescent marché des partnerships, Vincent se contenta de fixer son courtier qui pianotait furieusement sur le clavier de son Mac nouvelle génération.
-
Je ne sais pas à quoi tu songeais mais les options sont nombreuses. C’est sûr qu’à ton âge, inclure une clause de non-paternité dans le contrat est une formalité. Ensuite il faut voir. Désires-tu avoir une année d’option à ta guise? Une clause de non-fidélité? As-tu le goût d’essayer le marché étranger? Il y a justement quelques conglomérats indonésiens et pakistanais qui veulent s’introduire dans la business. Les taux de change sont écoeurants, on pourrait te dénicher une perle!
-
Écoute Richard, honnêtement, je n’y pas encore vraiment songé…
-
No problem! Tiens, je te donne un pot pour l’échantillon d’urine d’usage et n’oublie pas d’aller passer ton test sanguin. Regarde, je t’ai monté un petit dossier avec quelques brochures sur les nouveautés disponibles. Je ne te retiens pas plus longtemps. Je te laisse le temps de regarder ça et tu m’appelles? C’est bon, à bientôt.
Sans en dire plus, l’homme d’affaires venait d’expédier le garçon qui s’en retourna vers son auto en tenant sous son bras la chemise qui contenait les quelques prospectus en question.
De retour chez lui, Vincent déposa le document sur sa table de chevet et n’y jeta un coup d’oeil que quelques minutes avant d’aller dormir. Le premier dépliant était celui d’un gym sans doute partenaire avec son bureau de courtage. Judicieusement, on conseillait au lecteur: “You gotta stay active if you don’t want your stock to get stuck!”
Le second dépliant dont il s’empara était quant à lui celui d’une compagnie qui présentait son tout nouveau type de contrat polygame. Une véritable révolution dans le marché nord-américain clamait la publicité qui vantait le puissant algorithme matriciel de matchmaking mis au point par leur équipe de recherche et développement.
“Vraiment, se dit Vincent avant de s’endormir, Richard a bien raison. Comment croire que des gens pouvaient laisser l’amour au hasard.”
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