La fuite

Tu y penses le matin, en te réveillant. Le soir quand tu marches pour revenir chez toi et que le grésil porté par des bourrasques vient te raper le visage. La nuit, les yeux bien ouverts, lorsque tu réfléchis, lorsque tu angoisses. Lorsque t’essaies de rêver, un peu.

Tu y penses fort. T’auras tout prévu, ton passeport sagement disposé dans la poche avant de ton sac à dos, quelques paires de bas propres, de l’argent comptant bien pressé en quelques liasses compactes, un itinéraire griffonné à l’encre sur une feuille lignée froissée. T’auras fait le plein avant de te coucher en te payant un Coke pis deux caramilk avec tout ce qui te restait de pétropoints.

Puis tu te réveilleras à trois heures du matin et feras ton lit pour la première fois en trois ans. Tu marcheras sur la pointe des pieds, évitant les endroits craquants du plancher comme le ferait un vétéran démineur en terrain hostile. Tu refermeras la porte avec soin avant de tranquillement, tranquillement faire pénétrer ta clef dans la serrure et de tourner le loquet avec délicatesse. Et tu partiras dans la pénombre, sans jamais te retourner.

Tu parcourras la côte-est à lire Vonnegut ou Hornby, à écouter les Stones toujours plus fort, la fenêtre baissée, les cheveux légers dans le vent. Tu pourrais te battre dans un bar de Charleston, tu t’es toujours demandé comment c’était, de recevoir une vraie taloche en pleine gueule. Puis finalement, à Miami, ce sera la musique latine, les cigares cubains, le soleil.

Il y aura cette petite annonce sur le babillard d’un petit café floridien, un couple de retraités cherchant un jeune homme pour effectuer de menus travaux sur leur voilier tandis qu’ils naviguent. Ce sera les travaux, tôt le matin, puis les après-midi sur le pont à boire quelques blondes froides et écouter le clapotis de l’océan. Le soir, les repas seront savoureux et tu feras la vaisselle avec la dame qui ne manquera jamais de répéter “How come a lovl’y boy like you is still alone, tell me oh dear”.

Tu débarqueras en Amérique centrale, les gens seront chaleureux, tu te promèneras torse nu à longueur de journée, le teint toujours un peu plus basané, le sourire toujours un peu plus fendu.

Tu pêcheras le matin puis dormiras l’après-midi sur un hamac à l’ombre avant d’aller rejoindre ta copine du moment, une fille aux yeux d’ébène, à la peau onctueuse et aux cheveux qui sentent bon la noix de coco. Vous regarderez le soleil se coucher en mangeant des tortillas de maïs, le bonheur facile.

Puis tu bosseras dans une cuisine de bateau de croisière, dans un café brésilien. Tu t’en es toujours tiré, pourquoi ça changerait? Il y aura les longues nuits à refaire le monde, à rire aux éclats dans la pénombre, à caresser des cheveux en regardant les étoiles scintiller. Ce sera l’amour à Bogota, la passion à Santa Cruz, l’amitié à São Paulo.

Tu partiras ensuite en Asie, en Australie. Tu tiendras un journal de bord dans des cahiers Canada, un assortiment multicolore de volupté à double interligne avec des vers en marge écrits impulsivement. Et une fois que t’auras vu un peu le monde, une fois que tu sauras vraiment ce qu’il y a ailleurs, tu auras peut-être réussi à trouver ce qu’il y avait de tapi profond en dedans de toi. Et alors là seulement, tu te diras qu’il est peut-être temps de retourner à la maison. Ça te fera bien sourire, de penser à tout ce chemin parcouru depuis cette nuit là où tu étais parti en catimini, laissant comme seule trace un petit mot sur ton lit. Tu te souviens même de comment ça débutait:

Salut,

J’y pense le matin, en me réveillant. Le soir quand je marche pour revenir chez moi et que le grésil porté par des bourrasques vient me raper le visage. La nuit, les yeux bien ouverts, lorsque je réfléchis, lorsque j’angoisse. Lorsque j’essaie de rêver, un peu. J’y pense tout le temps, à la fuite…